Durand, David · p. 80-81; 277-278
Après tout, la meilleure de toutes ses pièces, et qui a le plus de réputation, est son IalyseLes mythologistes supposent que le Soleil, amoureux d’Acanthe, dans l’Isle de Rhodes, en eut trois fils, Ialyse, Camire et Linde : qui ont donné le nom à trois villes de cette isle-là. Ialyse, apparemment, étoit chasseur, comme il paroît par le tableau de Protogene. De sorte que tout concouroit à le rendre vénérable., qui est aujourd’hui à Rome, dans le Temple de la Paix. C’est un chasseur, en vénération dans l’Isle depuis longtemps. On dit que Protogene, en travaillant à cet ouvrage, ne vécut que de lupins cuits dans l’eau, uniquement pour se soutenir contre la faim et la soif, de peur qu’en se permettant une nourriture plus succulente, il n’eût émoussé cette pointe de génie et de sentiment, si nécessaire à un peintre qui travaille pour l’immortalité. On ajoute même que, pour le conserver, pendant plusieurs siècles, aussi entier qu’il étoit possible, il le couvrit de quatre couches de couleursCela n’est pas probable dans le sens de Pline : on conçoit bien qu’un tableau bien empâté se conservera plus longtemps ; mais on ne comprend pas comment, la premiere couche venant à tomber en un endroit, la seconde s’accommodera avec le reste, selon la supposition de l’auteur. D’ailleurs, l’écume du chien que le hazard produisit, avoit elle aussi quatre couches de couleur ? Pline ne le dit pas., entièrement semblables, dans la pensée que si la première couche venoit à tomber par vieillesse, ou par accident, la seconde lui succédât, et ainsi de suite jusqu’à un entier dépérissement. Ce n’est pas la seule merveile qu’on raconte de ce tableau ; on y voit un chien de chasse, qui est d’autant plus admirable, que le hazard y a eu plus de part que le génie. On assure que Protogene l’ayant peint avec une application éxtrême, et d’une maniere qui ne lui déplaisoit pas, ni du côté de l’attitude, ni du côté du coloris, il ne se trouva embarrassé que sur un seul point, savoir comment il finiroit cette écume, qui sort de la gueule de ces animaux, lorsqu’ils sont fort échauffez ; car, à son avis, il ne manquoit que cela à son tableau, pour en faire une pièce achevée. Le voilà donc à travailler et à suër, autour de cette écume, toûjours fort en peine comment il s’en tirera. Mais après mille coups inutiles, toute son application commence à lui déplaire : il se fâche contre lui-même et contre la peinture ; il voudroit bien attraper le naturel, et faire disparoître l’artifice ; mais il ne peut ; il lui semble qu’il a trop peiné cette écume, et qu’à force d’y retoucher, il l’a écartée de la vérité. Ce n’est pas que l’écume ne fut assez bien peinte, en général, mais elle n’y paroissoit pas, à son gré, telle qu’elle doit être quand elle sort de la gueule d’un chien échauffé. Et ce peintre était si severe et si difficile, qu’il ne se contentoit pas du vraisemblable, en fait de peinture, il vouloit absolument le vrai. Tourmenté donc par cette même délicatesse, qui est le principe de perfection, souvent il avoit effacé l’écume, avec son éponge ; souvent il l’avoit recommencée ; souvent il avoit changé de pinceau, pour voir s’il y réussiroit mieux. Enfin, après plusieurs reprises, ne pouvant venir à bout de se satisfaire, il se dépita si fort contre l’endroit de son chien, où son art avoit échoué, qu’il jetta de colere, contre cette écume scélerate, l’éponge même qu’il tenoit à la main ; et qui étant déja imbuë des mêmes couleurs, les y replaça d’une manière si hûreuse pour son dessein, qu’avec toute sa science et toute son application, il n’auroit jamais osé se flatter d’un pareil succès : et voilà de quelle manière le Hazard produisit, cette fois-là, la Nature même, dans la peinture. Ce n’est pourtant pas la seule fois que le cas est arrivé. NéalceIl en sera parlé ci-dessous, entre les peintres du second rang, §.XXXn. 20., à ce qu’on dit, n’eut pas moins de bonheur à se fâcher, lors qu’ayant peint un cheval tout échauffé et hors d’haleine, avec un homme qui le tient par la bride et qui le flatte sous le poitrail, il croyoit avoir bien réussi en tout, à l’écume près ; mais enfin, au défaut de l’art, l’éponge et le dépit acheverent ce que le pinceau et le genie avoient inutilement tenté.
Notes au texte latin, p. 277-278 :
(Rd) Palmam habet tabularum ejus Ialysus. Toute l’Antiquité a fait mention de cette pièce, comme d’un chef-d’œuvre, qui avoit coûté 7 ans de travail à notre peintre, et qui après avoir échappé divers hazards, fut enfin consumé par les flammes, sous l’empire de Commode, dans le Temple de la Paix, avec toutes les antiques dont il étoit enrichi. Et voilà le sort ordinaire de tous les ouvrages du pinceau. Nos peintres ont un avantage sur les anciens ; au moins la gravure nous conserve l’idée de leurs éxploits, et c’est une consolation pour les connoisseurs. Pour ce qui est d’Ialyse lui-même, sujet du tableau, les uns disent qu’il étoit fils, et les autres, petit-fils du Soleil : quartus is, quem heroicis temporibus Acantho Rhodi peperisse dicitur, Pater Ialysi, Camiri et Lindi : Cicer. De Nat. Deor. l. 3. selon la correction de M. Davies, qui est plus que problable. On prétend que cet Ialyse étoit chasseur et il y a de l’apparence à cela, puisqu’il y avait un chien dans le tableau, qui devoit paroître échauffé et la gueule pleine d’écume. Voyez la suite.
(S) Madidis lupinis vixisse. Voyez ci-dessus, p. 215, ce qu’on a dit sur ce légume, et sur un passage d’Horace, qui y a du rapport. Et pour ce qui est de la sobriété et de la temperance, qui sont nécessaires à un grand peintre, pour conserver la santé, la liberté de l’esprit, la finesse de la vuë, la souplesse de la main, en un mot la bonne disposition de tous ses organes, écoutez les sages conseils de M. du B. dans ses Réf. sur la P. et sur la P. t. 2 p. 92 et suiv. Ce savant homme mérite des remerciments de la part de tous les ouvriers, qui veulent devenir quelque chose et qui aspirent à l’immortalité.
(T) Huic picturae quater colorem induxit. Il faut convenir de bonne foi que Pline ne s’est pas bien éxprimé en cette occasion. Il semble nous faire entendre que Protogene peignit quatre Ialyses, les uns sur les autres, ut decedente superiore inferior succederet. Cela n’est pas concevable ; ou du moins, nous n’en avons aujourd’hui aucune idée. Il se contredit lui-même dans la suite, lorsqu’en parlant de l’écume du chien, il dit que ce fut le hazard, qui le peignit, ou du moins qui lui donna cette vérité, qui lui manquoit. Or il n’est pas naturel de s’imaginer que le hasard ait si bien rencontré quatre fois de suite. Il y a plus d’apparence que ce peintre, travaillant pour l’immortalité, mit à son ouvrage beaucoup plus de couleur qu’à l’ordinaire, et il est certain qu’un tableau bien empâté dure bien plus longtemps qu’un autre, qui ne l’est pas, et fait un meilleur effet.
(U) Subsidio injuriae et vetustatis. C’est ainsi qu’il faut lire, contre la leçon de la I. Venitienne, des MSS. de Vossius de Gudius, de Leyde, et de plusieurs autres, de l’Ed. de Rome, de celle de Parme et des suiv. jusqu’à Hermolaus : qui ont toutes, contra subsidia. Ce savant homme, dans ses curae secundae, retranche la préposition contra, comme superfluë, et lit ainsi, subsidio injuriae et vetustatis, ou, subsidio contra injuriam vetustatis, vel aliquid hujus modi : et depuis ce tems-là, subsidio injuriae, etc. a prévalu dans toutes les Edd. Gronovius n’a point goûté un changement, qui est opposé à tous ses MSS. Il prétend que Pline a pû entendre, par ces subsidia, ce que Vegèce a nommé subsessas, c. à. d. robur secundum et posterum, primam aciem excipiens et sustinens. Car il y en a plusieurs, dit-il, qui soutiennent le premier choc et même le repoussent, qui cèdent au second, ou au troisième. Ensuite, appliquant cela au tableau, il dit : Praesentem injuriam, omnibus custodiam praestantibus, recens tabula facile effugiet ; ab aetate vitium non metuit ; haut ita tuta ab secutura injuria, cum post longam diem securius habetur, aut secuturo situ : et haec sunt subsidia injuriae aut vetustatis. Cependant il y a, dans cette figure, quelque chose de dur ; et tout le monde le sent. Quelle apparence, que notre auteur ait cherché ici une image de la guerre, dans un sujet purement passif ? Le savant critique s’aperçoit le premier de cette disparité : Si tamen, ajoute-t-il, id durum cuipiam videatur, possumus, scribere, CONTRA SUBSIDIA INJURIAE ET VETUSTATIS. Sic Columella, VIII. 2. Dum tamen anus sedula vel puer adhibeatur custos vagantium (gallorum, gallinarumque) ne obsidiis hominum, aut insidiosorum animalium diripiantur. Mais cette figure n’est pas plus naturelle que l’autre. On dit bien obsidia hominum, animalium, et. mais je doute qu’on puisse dire obsidia injuriae, et encore moins, vetustatis. Je suis donc pour la correction d’Hermolaüs, et je soupçonne que le glozateur ayant mis à côté contra, pour éxpliquer ce subsidio injuriae, la préposition a passé dans le texte, et parce qu’elle régit l’accusatif, le copiste a mis subsidia. Cela prouve l’antiquité des altérations dans les MSS.
(X) Ut quem pariter casus pinxerit. M. Félibien raconte le fait un peu autrement : Je vous dirai seulement qu’entre autres choses on y voyait un chien à la perfection duquel l’Art et la Fortune avoient également contribué. Car Protogene étant en colere de ne pouvoir assez bien représenter à son gré l’écume qui sort de la gueule des chiens lorsqu’ils sont fort échauffez, il jeta par dépit son pinceau contre son ouvrage ; et vit alors qu’en un moment le hasard avoit produit tout ce que son art n’avoit pû faire en beaucoup de tems. I. Si c’est le hazard, qui a produit ce que l’art n’avoit pu faire, il ne faut plus dire que l’art et la fortune y avoient également contribüé. Mais Félibien a suivi les mauvaises Edd. qui lisent, quem pariter casus et ars… Ce qui est contraire à la I. Ed. et aux MSS [qui disent : ut quem pariter casus pinxerit]. 2. Ce ne fut pas le pinceau, qui fit cette écume par accident, mais une éponge, comme on le verra dans la suite. Postremo iratus arti, quod intelligeretur, spongiam impegit inviso loco tabulae : et illa reposuit ablatos colores qualiter cura optaverat. Voyez ci-dessous, Rem. B.
(Y) Non judicabat se in eo exprimere spumam anhelantis. C’est la leçon de Venise, du MS. de Voss. et des trois autres. L’éd. du P. H. ajoute posse ; qui fait un sens ridicule : car il s’agit de ce que Protogene avoit fait, et non de ce qu’il pouvoit faire. Il ne trouvoit pas qu’il eut bien éxprimé cette écume ; mais il ne desespéroit pas encore d’y venir, et voilà pourquoi il se tourmente, il change de pinceau, il efface, il corrige, il cherche le vrai. Voyez la suite. Ce ne fut qu’à la fin que l’impatience le prit et qu’il jeta l’éponge contre l’écume.
(Z) Displicebat autem ars ipsa, nec minui poterat. Une des grandes perfections d’un tableau bien peint, au moins par rapport au coloris, c’est lorsque la vérité se montre et que l’artifice disparaît, qu’on ne voit point les traces des coups de pinceau, qu’on ne sait où ils ont commencé, ou fini, ni de quelle manière l’ouvrier est parvenu à son but. À la vérité en y regardant comme il faut, on découvre toûjours quelque chose, on admire l’art de près, et l’effet de loin. Ici, Protogène avoit trop peiné cette écume, videbatur ars nimia ; cependant il ne pouvoit pas rappeler tous ses coups, nec minui poterat ; et voilà pourquoi toute son application lui déplaisoit : displicebat autem ars ipsa. C’est le défaut qu’Apelle lui avoit reproché.
(A) postremo iratus arti, quod intelligitur. C’est la leçon de Venise. Le P. H. éxplique ces mots par cette paraphrase, quod in ea pictura nimium artis videretur. Ce n’est pas proprement cela. Pline veut dire, qu’on s’appercevoit trop clairement des coups de pinceau qu’il y avoit employez ; qu’on y voyoit les traces de l’ouvrier, au lieu de la vérité même. Or le caractere de la belle peinture est de montrer les choses, et de cacher l’artifice ; parce que si l’artifice se découvre, c’est toûjours aux dépens de la vérité pittoresque : spumaque illa pingi, non ex ore nasci : or il ne se contentoit pas du vraisemblable, il voulait absolument le vrai. Un MS. de Dalecamp porte, qua interlineretur ; mais c’est une corruption d’intelligeretur.
(B) Qualiter cura optaverat. C’est la leçon de Venise, de Rome et d’Hermolaus, fortifiée d’un vieux MS. de Dalecamp. La leçon commune est optabat. Mais une preuve qu’il faut lire optaverat, c’est que lorsque le peintre jetta de colere son éponge contre l’écume, il ne souhaittoit plus de la perfectionner, mais de la gâter. Temoin VAL. MAXIME, qui rapporte le même fait, au sujet d’un cheval, sans nommer le peintre ; Indignatione deinde accensus, spongiam omnibus imbutam coloribus forte juxta se positam apprehendit, et veluti corrupturus opus suum, tabulae illisit : quam Fortuna ad ipsas equi nares directam, desiderium pictoris coegit explere. Lib. 8 cap. II. Du reste, comme les peintres de ce temps-là ne peignoient point à l’huile, une éponge leur pouvoit être plus utile et plus commode qu’elle ne l’est aujourd’hui à nos ouvriers.
(C) Hoc exemplo ejus similis et Nealcem successus in spuma equi. C’est la leçon de la I. Venitienne. La leçon commune a supprimé ejus : mais il y doit être et par le sens et par le suffrage de divers MSS. Pintianus est pour une autre leçon : Hoc exemplum simili et Nealces successu in spuma equi, similiter spongia impacta, secutus dicitur : mais je m’en tiens au MS. de Voss. et à l’Ed. primitive. Néalce est un peintre du second rang, dont il sera parlé tout à l’heure, dans la liste alphabétique des artisans du second ordre. M. Félibien l’appelle Néaclès, si ce n’est pas une faute de l’imprimeur.
(D) Cum pingeret Poppyzonta. La I. Ed. porte, Cum pingeret Poppyzonta retinent panecum : l’Ed. de Rome, retinente pane : un des MSS. du P. H. comme l’Ed. de Venise : et les 4. de Gronovius, de même. Sur quoi ce savant critique a hazardé cette correction : Quum pingeret Poppyzonta : retinent Parii Equum. « Quod est, dit-il, personam Poppyzontos perisse, nescio quo casu ; Equum autem superesse apud Parios. » Or on ne sauroit nier que ceux de Paros, Isle de la Mer Égée, n’aient été curieux des Beaux-Arts et n’aient eû d’éxcellens ouvriers en peinture et en sculpture. Pline en fait foi : Polygnoti et Nicanoris et Arcesilai Pariorum. Il est très possible encore qu’un grand tableau, qui contient un cheval et un palefrenier qui l’amadouë, a pû être endommagé de la moitié, dans l’espace de 400 ans, qu’il faut mettre entre Néalce et notre Pline. Les tableaux de ce tems-là ne se rouloient point ; ils étoient de bois, et il se peut fort bien que, par accident, dans un tumulte, dans une guerre, un incendie, on en ait perdu la moitié. Cependant cette conjecture appuyée sur tant de MSS. et sur les premieres Edd. n’a point plû au P. H. Il se fonde sur le mot retinentem, qui est une suite naturelle de poppyzonta, parce qu’on amadouë les chevaux fougueux, qu’on veut retenir, et pour ainsi dire, apprivoiser. Xénophon y est éxprès, quoique le P. H. ne l’allègue pas ; καὶ τῳ ποππυσμῳ πραύνεσθαι, et poppysmo mansuefieri. De Venatione, fol. 947. Jul. Pollux, qu’il indique à la p. 54 au lieu de la 210 s’éxprime en ces termes, Ταῦτα ἣ ὀρχομήτρια σημεῖα ὀνομάζεται· ποππυσμῷ παριστάναι καὶ καθεστάναι, c. à. d. selon lui, poppysmi retineri, vel sisti. Frigidum est, ajoute-t-il, quod hic quidam legunt, Poppyzonta. Retinent parii equum. Les lecteurs éclairés sont maintenant à portée de choisir entre les deux lectures. Le P. H. n’allégue pour lui aucun MS : il dit bien, quelle est la lecture du Reg. 2 c. à. d. du MS. de Pline, de la Bibl. du Roi, mais il ne parle point des autres. Hermolaus est plus positif : Codices multi, dit-il ; Cum pingeret Poppyzonta, RETINENTEM EQUUM.
(E) Canem ita Protogenes monstravit. On peut lire ce passage de diverses manieres : I. comme il est dans les Edd. Canem ita Protogenes monstravit et Fortuna : mais cette lecture ne me paroit pas correcte. Car si fortuna est au nominatif, en voilà deux, la Fortune et Protogene, qui ne s’accordent point avec monstravit : à moins que l’un et l’autre n’aient produit un chien séparément ; ce qui est contre la vérité de l’Histoire ; par conséquent, il auroit falu dire, Cane mita monstrarunt Protogenes et Fortuna. Si Fortuna est à l’ablatif, il y a dans cette façon de parler une équivoque désagréable, qui n’est point ordinaire à notre auteur. 2. On pourroit lire, avec un MS. de Dalecamp, Canem ita Protogeni monstravit et Fortuna : parce que ce fut le hazard, qui donna la vérité à cette écume, que l’art n’avoit pu lui procurer ; et dont Protogene fut le premier spectateur. 3. Gronovius supprime Canem, d’après ses MSS : et lit de cette maniere : Ita Protogenes monstravit et fortunam. C’est à dire, que si les autres peintres étalerent avec soin les prodiges de leur art, Protogene fit encore plus, il montra dans ses tableaux, outre l’habileté de son pinceau, le jeu du hazard et de la fortune. 4. Enfin, on pourroit lire aussi, Cane mita Protogenes monstravit et Fortunam, ce qui revient au même sens. Je suis pour la correction de Gronovius.