Falconet, Etienne · p. 160-161
Apelles avoit une habitude à la quelle il ne manquoit jamais : c’étoit de ne laisser passer aucun jour, quelques affaires qu’il eût, sans s’exercer dans son art, en formant quelques traits : d’où est venu le proverbe, point de jour sans quelque trait. Quand il avoit fini un tableau, il l’exposoit dans la place à la vue des passans, et se tenant caché derrière, il écoutoit quel défaut on y remarquoit, préférant le jugement du public comme plus exact que le sien. On rapporte qu’il fut repris par un cordonnier d’avoir fait à une chaussure trop peu de courroies. Le même cordonnier, tout fier de voir le lendemain que le peintre avoit rectifié ce défaut, voulut critiquer une jambe ; Apelles indigné se montra et lui dit, qu’il n’avoit rien à juger au dessus du soulier : ce qui a également passé en proverbe. (48)
Notes, t. I, p. 354-360 :
(48) Voilà une sortie un peu brusque pour un homme aussi doux, aussi poli que l’étoit Apelles. Le conte de ce sculpteur est fort bon, dont on a dit que « voulant prouver au peuple combien ses jugements sont faux pour l’ordinaire, il forma une statue suivant les avis qu’on lui donnoit ; puis en composa une semblable suivant son génie et son goût. Lorsque ces deux morceaux furent mis en parallèle, le premier parut éfroyable en comparaison de l’autre. Ce que vous condamnez, dit alors Polyclète au peuple, est votre ouvrage ; ce que vous admirez, est le mien. Voyez Encyclop. T. 14. p. 824.
Ce trait m’en rappelle un autre plus moderne et moins connu ; on l’atribue à Salvator Rosa. Un grand fit apeler cet habile peintre pour lui proposer de faire un tableau. Ce grand étoit indisposé, et son médecin qui se trouva là, dit à Salvator de ne pas commencer qu’il ne lui eut donné ses idées. Rosa ne dit mot, mais dès qu’il vit l’Esculape se disposer à écrire l’ordonnance pour l’apothicaire, il courut à lui, le pria de s’arrêter et de ne rien écrire qu’il ne l’eut instruit des diférents ingrédiens qui devoient entrer dans cette médecine. Le médecin, comme de raison, se mit à rire, et le malade dit à Rosa : M. le Docteur sait mieux que vous ce qu’il me faut, puisqu’il est médecin et que vous êtes peintre. Je dois donc, répondit Salvator, savoir mieux que monsieur ce que je dois peindre, puisque je suis peintre et qu’il est médecin. Cet artiste avoir souvent la judiciaire excellente, mais il disoit aux gens des vérités un peu dures.
Si un artiste, lorsqu’il expose un ouvrage, avoit la foiblesse de s’indigner des jugements pitoïables du peuple, il seroit un homme inabordable depuis le matin jusqu’au soir. Il faut donc que l’artiste ait l’ame assez forte pour se mettre au-dessus de la bavarde ignorance, de la grosse inéptie, etc., etc. Il faut qu’il écoute tout, et que de cette fange il sache encore tirer quelques instructions : aurum colligat e stercore Ennii. On voit bien qu’il n’est pas question ici des avis éclairés, qui doivent être reçus avec d’autant plus de plaisir, qu’ils sont donnés avec jugement ; ne fussent-ils pas toujours justes, il faut les écouter et les aimer. Je connois un statuaire qui, s’il eût écouté la voix du peuple, n’eut présenté qu’un monstre efroïable aux yeux du public : tout lecteur qui n’est pas peuple, fait la diférence qu’il y a entre le peuple et le public.
Ô Peuple ! Vous n’êtes pas sans doute celui que le peintre Parrhasius avoit si heureusement réprésenté ; mais quelque partie du globe que vous habitiez, êtes vous plus éclairé sur le fait des beaux-arts, que ne l’étoit la Grèce au tems de Polyclète ? Permettez-moi de vous le dire ; si on rassembloit, si on écrivoit vos jugements sur des ouvrages de peinture et de sculpture, et qu’on vous présentât ce chaos d’idées bizarres, vous en seriez efraïé.
Voulez-vous voir comment on pourroit aprecier vos maîtres ? Voulez-vous jetter un coup d’œil sur la doctrine qu’il vous prêchent, et juger vous-même de leurs moïens de vous tromper ? Lisez ce qui suit ; je le copie dans le livre le plus utile qu’on ait jamais écrit sur cette matière chez aucune des nations de l’Europe. « Quand le public décide de la peinture, dit l’abbé Du BosVoyez les Réflexions critique sur la Poësie et la Peinture, section 24. et suivantes. Quoique des guillemets anoncent les propres paroles de l’Abbé Du Bos, je n’ai pas copié le tissu entier de ses phrases, mais je n’en ai point détourné le sens. La section 22 fournit une autorité de cuisine assez divertissante pour la raporter. « Il est en nous un sens fait pour connoître si le cuisinier a opéré suivant les règles de son art. On goûte le ragout, et même sans savoir ces règles, on connoît s’il est bon. Il en est de même en quelque manière des ouvrages d’esprit et des tableaux faits pour nous plaire en nous touchant. » Si l’Abbé Du Bos a lu ceci à sa cuisinière elle aura été toute glorieuse de se trouver un beau matin connoisseuse en peinture, et de la façon de son maître., il porte son jugement sur un objet qu’il connaît en son entier, et qu’il voit par toutes ses faces (je lui en fais bien volontiers mon compliment). « Toutes les beautés et toutes les imperfections de ces sortes d’ouvrages sont sous les yeux du public. » (cela est vrai). « Rien de ce qui doit les faire louër ou les faire blâmer, n’est caché pour lui. » (Il a donc passé sa vie à étudier tous les objets que le peintre se propose de réprésenter. Il a donc sans cesse combiné, l’outil à la main, tous les moïens de parvenir à cette immensité de réprésentation). « Il sait tout ce qu’il faut savoir pour en bien juger. » (Nous avons des preuves parlantes de sa réussite à composer, soit en peinture soit en sculpture ; car c’est le jugement qui compose ; mais nous ne voulons pas les dire). Voilà ce que M. l’Abbé Du Bos apelle une raison sans réplique. Ecoutez encore.
« La plupart des gens du métier jugent mal des ouvrages pris en général, par trois raisons. La sensibilité des gens du métier est usée. » (Si cela étoit dit aux petites maisons, on auroit tort de s’en plaindre). « Ils jugent de tout par voie de discution. » (C’est-à-dire qu’ils mettent du sentiment dans un ouvrage, sans en avoir eux mêmes, et que la voie de discution est une preuve de mauvais jugement). « Enfin ils sont prévenus en faveur de quelque partie de l’art, et ils la comptent dans les jugements généraux qu’ils portent pour plus qu’elle ne vaut. » (Ces artistes-là sont donc aussi bornés que certains connoisseurs qui n’ont qu’un goût exclusif). Mr. Du Bos justifie sa proposition ainsi qu’il suit.
« C’est, dit-il, que les artisans (c’est son expression pour qualifier les peintres, les sculpteurs, les poëtes, les musiciens) qui sont nés avec du génie, sont en bien plus petit nombre que les autres (Ils ont cela de commun avec tous les hommes ; ainsi la découverte n’est pas neuve) et les artisans sans génie jugent moins sainement que le commun des hommes. » Notez qu’il acorde aux artistes de génie le droit de juger mieux que le commun des hommes : ainsi le génie doit nécessairement l’emporter : donc le commun des hommes, qui ordinairement n’a pas de génie, a plus de génie que l’artiste sans génie. Comment trouvez-vous cette logique ? S’il eut dit, un opticien borgne voit moins bien qu’un porteur de chaise qui a deux bons yeux, on n’eut eu rien à lui contester.
« Ainsi qu’un vieux médecin, dit-il encore, né tendre et compatissant, n’est plus touché par la vuë d’un mourant autant que l’est un autre homme qui n’exerce pas la médecine ; de même la sensibilité vient à s’user dans un artisan sans génie ; et ce qu’il reprend dans la pratique de son art ne sert le plus souvent qu’à dépraver son goût naturel, et à lui faire prendre à gauche dans ses décisions ; c’est ainsi qu’il est devenu insensible au pathétique des tableaux, qui ne font plus sur lui le même éffet qu’ils y faisoient autre fois. »
Voilà un littérateur, un homme d’entendement, de génie, qui confond étrangement les idées. Comment ne voit-il pas que la longue pratique du médecin lui fait de plus en plus connoître son art, comme l’exercice du peintre l’instruit d’autant plus de l’objet du sien. Pourquoi ne compare-t-il pas l’insensibilité du vieux médecin avec le nez du peintre qui s’acoutume à l’odeur des huiles ? Et pourquoi parler de la sensibilité émoussée par l’habitude de voir des malades, quand il s’agit de la science acquise par l’exercice ? Mais c’est d’un peintre sans génie dont il est question. Que ne lui compariez-vous donc un médecin sans génie. Votre peintre sans génie est d’ailleurs un ouvrier aussi infirme dans la poësie de l’art, que dans les jugements qu’il en peut porter, quoiqu’ils soient préférables à ceux d’un homme sans génie qui n’est pas peintre. Mais il est faux qu’un peintre, même sans génie, soit plus connoisseur en peinture à vingt ans qu’il ne l’est à quarante, dans quelque sens que vous preniez ses connoissances. Ne confondriez-vous pas le barbouilleur avec le peintre sans génie ? Ce n’est pas précisément la même chose. Vous avez donc mal choisi vos matériaux, et votre sillogisme pourroit bien être égal à rien.
Cette partie du livre de l’Abbé Du Bos est assez semblable à ce petit jeu qui donne à penser à ceux qui ne l’entendent pas. On leur fait retenir un nombre ; on leur fait doubler leur pensée ; on leur en fait ôter la moitié ; on leur fait retirer leur première pensée, et enfin on devine ce qui leur reste, sans qu’ils s’aperçoivent comment ce reste est tout juste la moitié de leur première pensée. Le peintre de génie juge mieux que le commun des hommes, et même que les hommes de génie qui ne sont pas peintres. Le peintre sans génie juge plus mal que les hommes de génie qui ne sont pas peintres. Falloit-il vingt ou trente pages pour dire cette vérité commune ? Et falloit-il y fourrer des arguments captieux ?
Vous direz qu’ils sont si visiblement faux, que c’est tems perdu que de les faire remarquer, attendu que chaque lecteur, est en état de s’en apercevoir. Dites, certains lecteurs. L’écrivain a su envelopper l’opinion qu’il avoit intérêt de produire, et dont il pouvoit bien être persuadé lui-même ; et sous l’envelope d’une discution sans méthode, il a semé son ivraie ; tout passe ensemble, et tout lecteur ne s’amuse pas à disséquer un livre. Il passe ce qui le fâche ; il adopte ce qui le flate ; il ne sait pas au juste ce qu’il a lu ; le livre le fait penser ; celui-là surtout ; et l’idée certaine qui lui en reste est, qu’il sait mieux juger que l’artiste.
Vous trouverez que l’Abbé Du Bos fait un beau chapitre pour prouver que le jugement du public l’emporte à la fin sur le jugement des gens du métier. Il oublie sans doute de la meilleure foi du monde, que le jugement de Newton, homme du métier, l’a emporté à la fin sur le jugement d’Aristote et sur celui du public. Il oublie que plusieurs autres gens du métier dans tous les genres, ont seuls rectifié à la fin les jugements erronés du public, et que c’est ordinairement le jugement des artistes qui forme à la fin la voix du public.
Le livre de l’Abbé Du Bos est un très bon fond pour un artiste ou tel autre vrai connoisseur qui voudroit se charger de l’examiner, montrer en quoi il peut être utile à l’art, prouver qu’il y a çà et là des sophismes propres à perpétuer la race des faux connoisseurs, et bien développer que le résultat de cet ouvrage est le découragement des artistes. Le sujet est neuf, au moins n’ai-je encore vu que balbutier ceux qui l’ont joué ou critiqué, rélativement à la peinture et à la sculpture : je ne parle que de cela. Mais aussi j’ai entendu quelques-uns de ses lecteurs nous dire poliment que l’attention de l’artiste se porte toute entière sur l’exécution méchanique ; mais que pour eux, ils savent juger de la pensée, de l’expression, du sujet, du fond de la chose. Et puis faites des ouvrages où il y ait de la pensée, de l’expression, un sujet, un fond de la chose pour vous entendre dire innocemment que vous savez faire tout cela sans savoir en juger ; à peu près comme M. Jourdain faisoit de la prose.