Durand, David · p. 67-68
suit Apelle et cordonnier Fut chéri d’Alexandre le Grand On voit par là que ce grand homme, outre le talent qu’il avoit pour bien peindre, avoit encore autant de vivacité que de finesse d’esprit ; et c’est ce qui le rendit si agréable à Alexandre le Grand, que le jeune héros ne dédaignoit pas de venir souvent chez le peintre, tant pour jouïr des charmes de sa conversation, que pour le voir travailler, et devenir le premier témoinAinsi Demetrius se plaisoit à voir travailler Protogène ; les papes Jules II et Léon X à voir travailler Raphaël et Michel-Ange ; Louis XIII, à voir travailler le peintre Vouet ; et Louis XIV, M. Le Brun. Voyez Perrault, Paral. t. I p. 231., pour ainsi dire, des merveilles qui sortoient de son pinceau. Il était même si prévenu en sa faveur, que par un édit public, il défendit à tout autre peintre de faire son portrait. Il arriva encore que se trouvant un jour chez lui, lorsqu’il peignoit, et se répandant en questions, ou en réflexions peu sensées sur la peinture, comme il est ordinaire à ceux qui veulent parler d’un art qu’ils ignorent ; le peintre lui conseilla tout doucement d’épargner la matièreD’autres disent que ce fut à Mégabyze, le prêtre de la Diane des Ephésiens, qu’Apelle parla ainsi : Elien attribuë ces paroles à Zeuxis. M. Bayle doutoit qu’un peintre eût osé parler ainsi à Alexandre ; mais il en jugeoit selon les mœurs de son tems. D’ailleurs il n’y a que la maniere en toutes choses ; et il y a apparence que cet avis d’Apelle fut donné à l’oreille : comiter suadebat. : Ne voyez-vous pas, lui dit-il, que ces jeunes garçons, qui broient mes couleurs, ne font que sourire entre eux de vous entendre ? Tant le peintre bel esprit avait acquis d’ascendant sur un prince, qui faisoit déjà la terreur et l’admiration du genre humain et qui étoit naturellement colere. suite : Apelle et Campaspe
Notes au texte latin, p. 265-266 :
(P) Imperite multa differenti silentium comiter suadebat. Ce passage a fait de la peine aux critiques. Ce n’est pas du côté de l’ignorance d’Alexandre ; un jeune conquérant, qui n’avoit en tête que la conquête du monde, pouvoit ignorer les finesses de la peinture ; ni du côté du babil, car il aimoit à parler et à deviser, dit Plutarque, surtout lorsqu’il étoit à table ; ni du côté de son amour pour la peinture, car combien y a-t-il de gens qui l’aiment et ne s’y connoissent gueres ? ni enfin du côté de son affection pour un peintre, qui était poli, agréable, délicat ; un jeune monarque se passionne aisément pour un génie de ce caractère, qui joint à la bonté de son cœur, la beauté de l’esprit et la délicatesse du pinceau. Rien n’est plus commun que ces sortes de familiaritez entre les héros de divers genre. Mais ce qui fait de la peine ici, c’est qu’Apelle ait osé découvrir au prince son ignorance et d’une maniere à le tourner en ridicule : Je vous conseille, lui dit-il, de parler plus bas, parce que mes garçons qui vous entendent, commencent à sourire. Écoutons Freinshemius : « Or comme Alexandre séjourna quelque temps à Éphèse, pour se délasser l’esprit, il allait souvent chez Apelle, à qui seul il permit de faire son portrait… (suit l’histoire de la belle Pancaste, et du présent qu’en fit au peintre le jeune héros). Au reste, comme cela n’est pas indigne de la générosité d’Alexandre, ainsi je ne croirois pas, qu’Apelle lui ait imposé silence par un mot de raillerie, tandis qu’il étoit à son atelier et qu’il parloit de plusieurs choses avec peu de connaissance. En effet, cela n’a rien de conforme à la majesté d’un si grand roi, ni à la modestie de ce peintre qui étoit homme d’ésprit… D’ailleurs, Alexandre qui avoit été instruit, dès sa jeunesse, dans les sciences liberales, avoit aussi appris à juger assez raisonnablement des arts, auxquels il ne s’étoit point appliqué. Mais ce que d’autres ont rapporté est sans doute plus vraisemblable, savoir qu’Apelle avoit repris le grand prêtre de la Diane d’Éphèse, de cette manière : Tandis que vous n’avez point parlé, l’or et la pourpre dont vous êtes revêtu vous rendoient vénérable à ceux qui ne vous connoissoient pas ; mais depuis que vous avez commencé à discourir des choses que vous n’entendez point, les garçons qui broyent mes couleurs, n’ont pu s’empêcher de rire, suppl. de Q. Curce, liv. 2, ch. 6. C’est Plutarque qui nous fournit le dernier fait. Élien l’attribue à Zeuxis. M. Bayle est tout à fait du sentiment de Freinshemius, et M. Chéron me disait l’autre jour à ce sujet, qu’on n’auroit pas été bienvenu à parler ainsi à Louis XIV. Je le crois bien, mais Henri IV en auroit ri le premier. Premièrement, Freinshemius étoit né et avoit été élevé dans un pays où le respect et les bienséances pour un supérieur vont au-delà de tout. 2. M. Bayle étoit né sous Louis XIV, et jamais personne n’a poussé l’autorité des rois et la servitude gallicane au point qu’il l’a fait : d’ailleurs il étoit d’un naturel si timide et si flatteur, qu’il n’osoit presque pas souffler devant M. Jurieu. Il a donc jugé Alexandre, par son siécle, par son tempérament, et par le caractère du héros qu’il idolâtroit. 3. Il faloit en juger par le siècle d’Alexandre, si bien décrit dans la Vie de ce grand homme par Plutarque, et où l’on trouve mille traits de liberté et même de franchise assez bien reçus du jeune héros. 4. On ne considere pas, qu’il s’agit ici de deux amis, qui se connoissent de longue main et qui vient familiérement ensemble ; en ce cas-là, on oublie quelquefois son sceptre et sa couronne, on s’humanise ; on prend même en bonne part de petites libertez assaisonnées d’un peu de sel. 5. D’ailleurs Apelle étoit poli, son dessein n’était pas d’offenser Alexandre, il vouloit lui épargner un ridicule où il s’exposoit à la vuë de ses apprentis ; silentium comiter suadebat : dans le fond, c’étoit un service qu’il lui rendait, et que le prince ne pouvoit pas trouver mauvais dans cette circonstance-là. 6. Ce que dit Freinshemius qu’Alexandre jugeoit assez bien des arts, est un fait assez douteux. Il pouvoit en avoir quelque teinture générale ; mais ne faut-il que cela, pour en babiller à loisir devant un Apelle ? Voyez sur ce sujet M. Perrault, dans ses Parallèles, t. I, p. 240 et suiv.
(Q) Tantum erat auctoritatis viro in regem alioqui iracundum. La leçon de Venise porte simplement, tantum erat auctoritate viris in regem iracundum. La leçon commune est, tantum erat auctoritati juris in regem alioqui iracundum : c’est le même sens ; mais j’avouë ingénument que juris ne me revient pas, surtout associé avec auctoritas. Un MS. de Dalecamp favorise la lecture ordinaire ; tantum auctoritatis et juris erat ei in regem alioqui iracundum : à la bonne heure qu’on sépare auctoritatis et juris : mais de dire, tantum erat juris auctoritati, c’est ce qui m’a paru sans éxemple dans nos bons auteurs. Je n’ignore pas que jus se met souvent au figuré, et que nous le disons même en notre langue ; vous avez droit sur moi : mais il s’agit de savoir si on peut dire en latin, tantum erat juris auctoritati. Après cela, il faut convenir, que du viro, la derniere lettre étant mal fermée, on aura pû aisément faire viris, qui est la leçon de Venise. Au sujet du tempérament d’Alexandre, par rapport à la colere, voyez sa vie dans Plutarque, et Justin, Liv. IX ch. 8, où il nous dit que Philippe son père était colere, mais qu’il savoit dissimuler et même se surmonter ; au lieu qu’à l’égard de son fils, dès qu’il se mettoit en feu, il n’y avait plus moyen ni de l’arrêter, ni de le modérer : hic ubi exarsisset, nec dilatio ultionis, nec modus erat. CICÉRON en a jugé ainsi, alter semper magnus, alter saepe turpissimus. Offic. Liv. I. c. 26. Cependant comme Alexandre vit bien qu’il n’y avoit en Apelle aucune malice, il lui pardonna aisément cette vivacité. Le Pape Jules II n’étoit pas si traitable envers Michel-Ange : « Car ce peintre lui ayant demandé permission d’aller à Florence, il lui répondit, Et cette Chapelle, quand sera-t-elle finie ? Quand je pourrai, Saint Pere, lui repondit-il. Quand je pourrai ! Quand je pourrai ! lui repartit le pape, je te la ferai bien finir, et en même tems il lui donna d’un bâton qu’il avait dans la main. » Voilà de quelle manière le Vicaire de J.C. traitoit ses ouvriers. Une autre fois il le menaça que s’il ne finissoit bientôt, il le jetteroit de dessus ses échafauds en bas : et il l’auroit fait, si le bon Michel-Ange n’avoit précipité son pinceau, de peur de se voir lui-même précipité. Voyez FÉLIBIEN, tome 2. p. 170, 171.