Falconet, Etienne · t. I, p. 152; 274-284
Au reste, il étoit si exact, que pour faire aux Agrigentins ce tableau qu’ils devoient consacrer dans le temple de Junon Lacinienne, il examina leurs filles nuës, et en choisit cinq, pour peindre d’après elles ce que chacune avait de plus beau (27).
Notes, t. I, p. 274-284 : (27) Quand on est un peu familier avec l’art, on ne donne pas pour une preuve singulière de l’exactitude d’un peintre, le choix qu’il fait de plusieurs modèles ; parce que les peintres et les sculpteurs en ont fait, en font, et en feront autant, pour produire un ouvrage vraiment étudié et de leur mieux possible. La nature n’est pas ordinairement parfaite dans un seul individu, comme Pline en convient, et comme nous le savons tous. Ce n’est pas que quelques artistes, incités tout autant par le goût de la débauche que par celui de l’étude, ne fassent quelquefois servir l’un de prétexte à l’autre ; mais nous ne les voyons ici que comme artistes ; et quant à Zeuxis, c’est assez que nous sachions qu’il étoit d’un faste, d’un orgueil et d’une vanité insuportables, sans vouloir encore chercher à deviner s’il aimoit plus que de raison les beaux modèles. N’affectons pas le rigorisme ; complimentons Zeuxis qui a goûté le plaisir de parcourir des yeux tant de vierges nues, virgines nudas. Tenons-nous en à dire qu’il n’y a rien là de si remarquable, et que si nos mœurs publiques ressembloient à celle des Agrigentins, nos artistes ne manqueroient pas de faire publiquement comme Zeuxis ce qu’ils font tous les jours en particulier, à la virginité près.
Cependant nous autres modernes, nous pourrions plus volontiers rassembler moins d’individus de la même espèce pour faire une seule et belle figure ; parce que pour certains sujets, nous trouvons dans les monumens de la sculpture antique, la règle du beau à laquelle nous devons raporter l’objet vivant qui nous sert de modèle. C’est ainsi que nous rectifions les défauts du naturel sur les principes de la belle sculpture grecque. Mais les Grecs, nos maîtres dans l’art de cette partie, étoient créateurs ; ils faisoient cette règle du beau que nous devons suivre à quantité d’égards. Il étoit donc nécessaire qu’ils travaillassent à établir et à fixer le beau de l’art, qui avant eux ne l’étoit pas encore. Cette dernière partie de l’observation n’est sans doute pas neuve, mais il seroit injuste de l’exiger de Pline. Je ne conseillerois pas pour cela aux peintres et aux sculpteurs de s’en tenir à un seul modèle : ce n’est qu’en comparant plusieurs à l’Antique, qu’ils s’assureront d’autant mieux du choix qu’ils doivent faire, et qu’ils connoîtront la supériorité des sculpteurs grecs.
Bacon dit quelque partVoyez Analyse de la philosophie du chancelier Bacon, tome premier chap. 41., l’idée du peintre qui, pour réprésenter Vénus, déroba ses traits à plusieurs modèles, ne devoit faire qu’une beauté de fantaisie fort imparfaite, parce qu’elle n’imitoit pas le désordre gracieux et l’imperfection même de la nature. Bayle, article Zeuxis, dit, au fond il n’avoit besoin que de son imagination pour faire une beauté achevée ; car il est certain que nos idées vont plus loin que la Nature. Voilà comment un génie du premier ordre, et un littérateur de la plus vaste érudition et d’un esprit étonnant, raisonnent quand ils veulent parler de ce qu’ils ne connoissent pas : exemple qui devroit réfréner les décisions de tant de gens de mérite, qui parlent aussi mal de la peinture et de la sculpture avec infiniment moins d’esprit, de savoir et de génie, que ces deux grands hommes. Ce qui produit tant d’équivoques et de méprises dans nos jugemens, c’est que nous adaptons les objets à nos idées au lieu de former nos idées sur les objets mêmes. La première méthode est prompte et convient à notre impatience ; l’autre est lente et trop laborieuse pour notre paresse.
Comment Bayle ne s’est-il pas souvenu que l’imagination ne fait autre chose que modifier des idées et des formes sur le modèle de celles que nous avons reçues des objets ; que c’est ainsi que se produit le Beau idéal ou composé, dont les parties qui le constituent sont éparses entre les diférens objets de la Nature, et dont l’ensemble, que notre imagination en compose, n’est que l’assemblage et le résultat ? Ainsi le peintre et le sculpteur, quelque imagination qu’ils aient, ne peuvent qu’imiter la Nature. Il est donc certain que nos idées, produisissent-elles des monstres, ne vont pas plus loin que la Nature. Cette observation qui sert de réponse à Bayle, en sert aussi à l’idée fausse de Bacon. Sa méprise a peut-être séduit M. Burke, et peut avoir été la base de quelques endroits de ses Recherches philosophiques sur l’origine des idées que nous avons du Beau et du Sublime ; très bon ouvrage à plusieurs égards.
Ce n’est pas, comme l’observe M. Burke, dans les productions des arts seulement que nous devons chercher les règles et l’étendue de l’art ; c’est le nullam artem in se versari de Cicéron ; c’est ce Beau exquis dont Phidias avoit l’idée, et sur lequel il tenait les yeux attachés lorsqu’il faisoit son Jupiter et sa Minerve ; c’est la pensée de Platon quand il dit qu’un peintre qui voudroit représenter la beauté seulement d’après la plus belle femme qu’il connût, n’auroit produit cependant que la copie d’une image, d’une partie de la Beauté, et non pas une imitation de la vraie Beauté ; c’est la pensée d’Aristote quand il dit que les bons peintres en donnant aux objets leurs véritables formes, les font cependant plus beaux ; parce qu’ils forment plutôt leurs caractères d’après le Beau de la Nature universelle, que d’après un seul individu. Il est étonnant que Bacon, ce génie si singulier, n’ait rien perçu de tout cela ; il est plus étonnant encore qu’il ait eu une opinion contraire et aussi diamétralement oposée au but de l’art : il ne l’est pas autant qu’il ait trouvé des aprobateurs.
Mais prenons garde que voulant donner de l’extension à nos recherches, nous ne perdions de vuë le point où se trouvent rassemblés les principes du vrai Beau. Les monumens qui nous restent de la belle sculpture grecque, ayant été faits sans contredit d’après la plus belle espèce humaine, sont seuls capables de former ou de rectifier notre goût et de nous conduire sûrement au meilleur choix des objets naturels, comme je l’ai dit plus haut. Ces monuments précieux nous aprendront que le Beau individuel étant fort rare, surtout dans nos climats occidentaux, des hommes savans dans cette partie sont enfin parvenus sous le plus beau ciel, et par les combinaisons de plusieurs siècles, à fixer l’idée du Beau. Ajoutez à la nature du climat la forme du gouvernement, l’éducation et physique et morale ; tout aura concouru nécessairement à produire notre plus belle espèce. Que le Beau dont les statuaires grecs nous ont transmis le modèle, soit un Beau individuel ou un Beau collectif, il sera toujours pour ceux que de vaines recherches n’empêcheront pas de l’apercevoir et de le sentir, le Beau par excellence. Sur ce pied là, me dira-t-on, le Beau ne sera donc nulle part que dans la Grèce ? Pardonnez-moi ; mais partout ailleurs il est plus rare, et la force de l’habitude a tant de pouvoir sur nos organes, qu’elle les dispose à goûter et à imiter dificilement ce que nous voyons peu. Comme certains pays, quoique situés sous les mêmes parallèles, peuvent beaucoup varier entre eux, à cause de la température de l’air, ils peuvent aussi varier dans la beauté de leurs productions. C’est dans ce sens que la Grèce a produit la plus belle espèce humaine ; mais les ardeurs brûlantes de la zone torride, et les glaces du cercle polaire, ne produisent pas la beauté. Il y a dans la partie du Nord que j’habite actuellement des têtes qui auroient servi de modèle à Phidias pour celle de sa belle Minerve ; et le goût du statuaire, que des minois lubriques ou chiffonnées n’avoient pas dépravé, les lui auroit fait regarder comme il voyoit les têtes grecques.
Qu’il y ait des hommes dont les recherches ne s’étendent guères au-delà de ce qui les environne, tous les pays en produisent ; mais il y en a quelques-uns qui cherchent le beau, le bon et le vrai, ailleurs que dans leurs foyers. Ne disons donc pas comme M. le Comte Algarotti, surtout quand nous parlerons de la peinture et des peintres, Egli è una assai comune opinione tra i Francesi, che sotto il felice loro cielo sia nata, e cresciuta ogni cosa bella, e quasi che stimino perduto opere e vana il cercare più là (Saggio sopra l’Academia di Francia), parce que nous ferions gratuitement une imputation injuste aux artistes françois. Si M. Algarotti a voulu parler du peu de goût qu’il auroit pu suposer aux François en général pour les voyages, il devoit en chercher la cause ailleurs que dans l’opinion qu’il leur prête, d’imaginer que tout ce qu’il y a de beau, naît et croît sous leur ciel heureux. Combien de nations plus voyageuses que la françoise, et qui en cela ont bien raison, se croyent, chacune en son particulier, les premières nations du globe ! M. Algarotti devoit savoir que beaucoup de François voyagent avec fruit ; et surtout, il ne devoit pas placer son reproche dans un écrit où il traite des études que nos peintres et nos sculpteurs vont faire avec empressement en Italie. Revenons aux principes du beau dans la sculpture grecque.
Avec ces principes on est un peu scandalisé quand on lit dans l’ouvrage de M. Burke (section 4, 6 et 9 de la troisième partie), que la proportion, la convenance et la perfection, ne sont point la cause de la beauté dans l’espèce humaine. Comment un très habile homme et de beaucoup d’esprit, n’a-t-il pas aperçu que des raisons qu’il donne il ne résulte, tout au plus, que le joli, l’agréable ? C’est peut-être parce qu’il n’est ni peintre ni sculpteur. S’il eut fait des statues sur les principes du Beau qu’il veut établir, il eût bientôt senti, même avec moins d’esprit qu’il n’en a, que les grands artistes grecs ont pensé autant qu’il soit possible à ce qui constitue la beauté dans l’espèce humaine ; il eût cessé de les contredire, et les eût étudiés. Je n’en dirois pas autant d’un homme dont le goût ne seroit que national, ou qui l’auroit dépravé. Mais, sans pratiquer l’art, si M. Burke eût observé les belles statues grecques, s’il les eût examinées en connoisseur instruit, il auroit senti que le vrai Beau, le Beau absolu, consiste dans la proportion, la convenance, et la perfection. Au reste, en voulant définir le Beau, M. Burke a très bien dit ce que c’est que le joli, dont le Beau chimérique est tout voisin.
L’artiste qui passe sa vie à étudier tous les objets de son art, ne doit pas être surpris de trouver à chaque instant des hommes qui, occupés d’autres soins, n’entendent pas bien sa langue ; mais que ces mêmes hommes prétendent lui en enseigner le rudiment, c’est ce qu’il a quelque droit de ne pas écouter. Laissez à l’artiste la connoissance du Beau dans l’espèce humaine ; c’est particulièrement son affaire ; et si vous voulez l’aider dans ses ouvrages, aprenez comme lui à connoître ce Beau.
M. Burke a beaucoup parlé du Sublime. Je n’en dirai que deux mots, et sans examiner si la vuë d’un mur nud d’une grande hauteur et d’une longueur considérable, est sans doute sublime, ou si cette vuë porte l’ame à la stupidité, je remarquerai qu’un architecte habile et digne de beaucoup d’éloges, a copié cet endroit de l’ouvrage de M. Burke : qu’il y a cru, et qu’il a pensé en 1764 que chacun pourroit y croire. Le livre anglois a été traduit en françois en 1765 par M. l’Abbé D.F. c’est cette traduction que je lis, et où je trouve qu’il y a eu autre chose à copier que le Sublime d’un grand mur nud. Mais deux hommes de mérite peuvent se rencontrer dans un même sujet.
M. Burke définit le Sublime dans les objets matériels, tout ce qui imprime de la terreur. Ne resulteroit-il pas de cette définition trop vague, que le gibet, qu’un roué, seroient sublimes ? Que les phantômes, les aparitions quelconques, seroient sublimes ? Que le voleur qui présente au coin d’un bois le pistolet à la gorge du passant, seroit sublime ? Que les souris et les araignées seroient sublimes pour ceux à qui elles impriment de la terreur ? Cependant comme il y a des hommes qui sans être stupides, envisagent froidement les dangers : qu’il y en a qui n’ont peur ni des revenans, ni des souris, ni des araignées ; il en résulte que la définition n’est rien moins qu’éxacte. Le vrai sublime est essentiel ; il est réel, il est absolu, et n’est relatif que dans des cas très particuliers. L’océan est sublime ; l’habitude, la stupidité, la surdité, la cécité peuvent seules en diminuer ou en empêcher l’effet sur notre sensorium commune.
L’embaras où se trouvent et où laissent leurs lecteurs la plupart des auteurs qui ont écrit du Beau rélativement à l’art, peut venir de plusieurs causes : 1° de la rareté du vrai Beau : 2° de n’en avoir cherché l’exemplaire que dans les individus d’un climat : 3° de l’impossibilité où sont ordinairement les gens de lettres d’étudier la sculpture grecque et de la comparer avec le naturel qui peut y avoir des raports : 4° et conséquemment, de prendre le joli pour le Beau ; ce qui les conduit à croire que le Beau n’est que relatif ; parce que le joli, variant à l’infini, doit être perpétuellement relatif. Si, au lieu de chercher le Beau dans un traité sur le Beau, les écrivains consultoient les grands artistes quand il s’en trouve, ils s’égareroient moins en voulant les instruire. Le goût le moins dépravé par l’éducation, le préjugé, l’habitude, est le plus sûr. Nous faisons comme le cordonnier du tableau d’Apelles, et nous avons raison comme lui : mais si nous allions plus loin que le Beau dans l’espèce humaine et dans les objets matériels, nous pourrions aussi mériter la réprimande ne sutor ultra crepidam.
Je vois dans les prisonniers turcs et dans d’autres hommes venus de la Grèce, des preuves perpétuelles que l’Apollon et l’Hercule, par exemple, ne sont rien moins que des figures absolument idéales : à Paris je le croyois. Je sais aussi que dans la Crimée, Nord de la grande Grèce, on voit communément des femmes dont la tête est semblable à celle de la belle Niobé antique. Les naturels de ce pays, autrefois la Chersonèse Taurique, conservent encore les traits que nous admirons dans les belles statues grecques. Ils ne s’allient point avec les Turcs, les Tartares, ni avec d’autres nations qui leur soient étrangères. Le sang y est encore grec. Les écrivains spéculatifs qui font leurs observations à l’Opéra, dans nos cercles galans, et sur tous préaux où nos dames vont faire assaut de beauté, et qui ne voient que les hommes de nos villes, doivent nécessairement écrire sur le Beau comme ils en écrivent. Que ne peut-on dire sans offenser personne qu’un traité sur le Beau est presque toujours un cours de galimathias ! Platon tout grec et tout savant qu’il étoit, ne vous enseignera pas à le faire autrement, quoiqu’il ait peint, dit-on, dans sa jeunesse ; et je n’ai pas vu qu’il fut connoisseur dans le Beau relatif à l’art, si je puis en juger par ceux de ses ouvrages qui sont traduits.
Après avoir dit librement mon avis dans un autre écrit sur quelques erreurs de M. Winckelmann, je dois avec la même candeur convenir que je n’ai rien lu de mieux sur le Beau dans l’art que ce qu’il en a écrit : il étoit fondé sur l’unique base qui soit solide ; et soit qu’il doive cette vérité à ses conversations avec les artistes, soit qu’il la tienne de ses observations propres, il a touché le but. J’ai repris cet écrivain dans quelques endroits où je crois qu’il méritoit de l’être ; ce qui auroit pu s’étendre davantage : mais que sont les méprises d’un homme contre la raison qu’il peut avoir d’ailleurs ? Si l’envie me prenoit de rassembler ce qu’il y a de bon dans L’Histoire de l’art, je le ferois avec autant de franchise, et je pardonnerois à l’auteur d’avoir cru que la France n’a produit à peine que deux peintres de réputation. S’il a copié Vigneul Marville qui n’admet que le Poussin, le Sueur et à peine Le Brun, parce qu’il a fait plus d’ouvrages, c’est un homme qui s’acroche au premier mot qu’il trouve à sa bienséance, et qui s’en fait une autorité, quelque infirme qu’elle puisse être. Sa morgue et son mépris pour notre École lui ont fermé les yeux jusqu’à un excès souvent des plus ridicules. Trop de préjugés l’empêchoient d’apercevoir combien on peut compter d’artistes dans notre École qui malgré certaines préventions nationales, peuvent être mis au nombre des peintres de réputation. Mais un François qui ne reconnoîtroit pas la supériorité des grandes Écoles italiennes, et qui avec le courage (qui n’est pas toujours selon la science) et les connoissances légères de M. le Marquis d’Argens, s’efforceroit de nous grandir aux dépens de nos maîtres, auroit un droit à nos remercimens sans doute ; mais nous lui dirions : Prenez garde ; vous n’êtes pas armé à votre avantage, et vous ataquez des géants cuirassés de manière qu’ils sont invulnérables.