Durand, David · p. 81-82; 279-280
Pour revenir à Protogène, on assure que pour l’amour de ce tableau, le roi DÉMÉTRIUS POLIORCÈTEVoyez sa Vie tout au long dans Plutarque. On le nommoit Poliorcete, comme qui diroit, Preneur de villes, conquérant., ou le Conquérant, ayant mis le siège devant Rhodes, et ne pouvant gueres la prendre que du côté où travailloit le peintre, et où étoit son IalyseCe tableau d’Ialyse étoit consacré dans un bâtiment public, dans le faux-bourg ; mais ce bâtiment étoit fort de lui-même et bien gardé, par un détachement de la garnison, avec ordre de le défendre jusqu’à l’éxtrême. Pour Protogene, il étoit un peu loin de là, dans le camp même de l’ennemi. Félibien suppose que ce tableau étoit dans la maison de Protogène ; mais Pline ne le dit point., il aima mieux épargner la ville, que de réduire en cendre ce chef-d’œuvre ; comme il l’auroit pu avec la derniere facilité. Si bien que l’amour de la peinture l’emporta cette fois-là sur l’amour de la victoire. C’est que le peintre travailloit alors dans le faux-bourg, où étoit enclose sa maisonnette, avec un petit jardin, et où il se plaisoit si fort, que quoique dans le camp des ennemis et au milieu des assiégeans et des assiégez, non sans danger d’y perdre la vie, il ne fut jamais possible de l’interrompre dans l’éxercice de son art : jusqu’à ce qu’enfin mandé par le prince, et interrogé par lui, comment il avoit le courage, lui Rhodien, de travailler hors les murs d’une ville assiégée et dans le camp même des ennemis, il répondit naïvement, qu’il savoit bien que Demetrius étoit venu pour faire la guerre à ceux de Rhodes, mais non pas pour attaquer les beaux-arts. Sur quoi, le jeune heros, charmé d’une si belle parole, ordonna aussitôt des gardes pour sa sûreté, ravi de conserver la main savante, qu’il avoit déjà respectéeC’est qu’il auroit pû réduire en cendres tout le faux-bourg ; et le lieu même où étoit Ialyse : mais par vénération pour cette pièce, et dans l’esperance de l’avoir saine et sauve, il s’en abstint., contre ses propres intérêts. On ajoute même qu’il poussa la complaisance jusqu’à la magnanimité ; car de peur de le détourner trop souvent et d’interrompre, de cette manière, les productions de son génie, il venoit lui-même, de tems en tems, à son atelier, pour le voir peindre, au milieu du bruit et des coups, de part et d’autre, plus content du plaisir de voir naître de belles choses sous le pinceau d’un grand maître, que de celui, qu’il auroit pu prendre à renverser des murailles et à brûler tout un faux-bourg.
[Il faut avoûer aussi, que les RhodiensTout ceci est tiré d’Aulugelle, qui dévelope, à mon gré, tout ce que ce fait avoit d’obscur, Noct. Att. XV. 31. Voy. nos remarques. s’y prirent d’une maniere assez adroite, pour engager le Destructeur des Villes, à respecter la leur, et le tableau de Protogene. Cette excellente pièce étoit alors consacrée hors des murs, dans le faux-bourg, en un bâtiment public, assez fort de lui-même, et outre cela défendu par un détachement de la garnison, qu’on pouvoit toûjours rafraichir, et qui avoit ordre de faire ferme jusqu’à la deniere éxtrémité. De sorte que le conquerant ne pouvoit guère s’en rendre le maître que par le feu ; ce qu’il auroit bien voulu éviter, par la passion éxtrême qu’il avoit de leur enlever cette fameuse pièceAjoutez aussi la crainte de détruire un chef-d’œuvre, déjà célèbre dans toute la Grèce.. Dans le tems donc, qu’il commençoit à attaquer cet endroit, de toutes ses forces, voici des députez de la Ville, qui arrivent au camp, et qui lui representent le tort qu’il va se faire, s’il persevere dans son entreprise. « A quoi vous amusez vous, grand prince, lui dirent-ils, de vouloir détruire ce quartier, avec le tableau ? Qu’y gagnerez-vous, quand vous aurez tout reduit en cendres ? Vous trouverez encore des murs, de ce côté-là, aussi redoutables, qu’aucun des dehors de notre place. Ne seroit-il pas plus digne de vous de nous attaquer par un autre endroit, en conservant ce chef-d’œuvre de notre peintre, ou pour vous, ou pour nous ? Car enfin si vous l’emportez par la voye que nous vous indiquons ; en ce cas-là, nous serons tout à votre discrétion, et vous triompherez de nous et de notre Ialyse à la face de l’univers ; au lieu que si vous vous obstinez à brûler le quartier, où est le tableau, et que vous ayez le malheur d’échoûer contre le reste, prenez garde, qu’on ne dise dans le monde, que n’ayant osé attaquer les Rhodiens d’une maniere noble et genereuse, vous vous etes amusé à faire la guerre à un peintre et à un mortIl y a dans le texte de Gellius, Cum Protogene mortuo : avec Protogene déjà mort : mais comment étoit-il mort, puisqu’il vivoit, et qu’il peignoit, et qu’il a vécu longtems depuis ? Cet endroit a fort embarrassé les interprètes. Mais Jacq. Gronovius conjecture fort heureusement qu’il faut lire Cum Protogene e mortuo : avec Protogene et avec un mort : c. à. d. son Ialyse, qui étoit une chose morte.. » C’est-à-dire, à Protogene et à son Ialyse. Il n’en falut pas d’avantage pour picquer la grandeur d’ame du Conquerant, et pour le disposer à mênager sa propre gloire, en mênageant les beaux-arts.]
Notes au texte latin, p. 279-280 :
(F) Propter hunc Ialysum, ne cremaret tabulam. C’est la leçon de la I. Venitienne ; la leçon commune porte tabulas : mais je ne vois pas pourquoi il s’agiroit ici de plusieurs tableaux, puisque Pline n’en nomme qu’un propter hunc Ialysum. De tous les Anciens, qui ont parlé de ce fait, personne ne l’a mieux developpé que Gellius, liv. 15 chap. 31. Voyez ci-dessus l’Histoire de la peinture, p. 82. Faute de l’avoir consulté, on a commis diverses fautes, qui sautent aux yeux. M. de Piles dit à ce propos, que Demetrius donna de grands témoignages de son amour pour la peinture au siège de Rhodes, où il voulut bien employer quelque partie de son tems à visiter Protogene, qui pour lors faisoit le tableau de Ialysus : Rem. Sur le Poëme de Du Fresnoy, p. 99. Il y a dans ce petit mot 3 ou 4 contradictions. 1. Le tableau d’Ialyse étoit déjà fait et consacré. 2. Il étoit dans un bâtiment fortifié, le seul endroit par où on pouvoit prendre la ville. 3. Protogene étoit dans le faux-bourg, au milieu du camp des ennemis et travaillait à un Satyre joûant de la flûte, comme Pline le dira bientôt. 4. S’il eut travaillé à cet Ialyse, Démétrius en eût été le maître, et auroit pû l’enlever, sans attaquer la ville. Félibien n’est pas plus éxact : Ce tableau de Ialysus fut le salut de toute la ville de Rhodes, lorsque Démétrius l’assiégea. Car ne pouvant être prise que du côté où étoit la maison de Protogène, ce roi aima mieux lever le siège que d’y mettre le feu et de perdre un ouvrage si admirable : et ayant su que pendant le siège Protogène se tenoit dans une petite maison qu’il avoit hors de la ville… tom. I p. 71. Voilà Protogene qui a deux maisons ; une dans le camp de l’ennemi, où il travailloit ; et l’autre dans la ville, où étoit son Ialyse. Tout cela n’est point exact ; Protogene n’avait qu’une maisonnette dans le faux-bourg ; il étoit pauvre et il ne craignoit point les ravages du soldat : casula Protogenes contentus erat. Et son tableau d’Ialyse étoit déjà consacré dans un édifice public, gardé par des soldats, et qu’on ne pouvoit prendre qu’en y mettant le feu, selon la méthode de Démétrius. Il est vrai que Plutarque semble favoriser M. de Piles : Car de adventure en ce tems-là Protogenes, éxcellent peintre, natif de la ville de Caunus, leur peignit le portrait de Ialysus : Démétrius en trouva le tableau dedans un logis, qui étoit hors la ville, en l’un des faux-bourgs, étant presque tout achevé ; et comme les Rhodiens lui eussent envoyé un hérault pour le supplier de pardonner à un si bel ouvrage et ne souffrir point qu’il fût gâté, il leur fit réponse, qu’il souffriroit plutôt qu’on bruslât les images de son père, qu’un si éxcellent chef-d’œuvre et d’un si grand labeur… Plut. in Demetrio, p. m. 326. Je m’en tiens à Aulu-Gelle, et à la correction de M. Gronovius. Voyez les petites notes de l’Hist. de la peinture, p. 82.
(G) Gaudens quod posset manus sevare, quibus jam pepercerat. C’est que n’ayant pas trouvé à propos d’attaquer la ville de Rhodes, du côté du fort, où étoit l’Ialyse, de peur de bruler un chef-d’œuvre, et de s’en retourner sans autre fruit, il avoit épargné les mains de Protogene, en épargnant leur ouvrage. C’est une figure assez familiere aux bons auteurs : Nam et Zeuxidos manus vidi nondum vetustatis injuria victas : Petrone, ch. 83. Du reste, on a respecté de tout tems la main des grands hommes, lors même qu’elles s’étoient signalées sur des sujets qui ne le méritoient pas : Et pourtant sitôt qu’Aratus eut remis la ville en liberté (Sicyone), il fit incontinent effacer et abattre toutes les autres images des tyrans : mais il fut assez longuement en doute, s’il effaceroit aussi celle d’Aristratus, lequel avoit regné du tems de Philippus (le Pere d’Alexandre) pource qu’elle étoit peinte des mains de tous les disciples de Melanthus, étant auprès d’un chariot de triomphe, qui portoit une victoire, et y avoit Apelles même mis la main, ainsi comme l’escrit Polémon le géographe. C’étoit une œuvre singuliere et très digne de voir, de maniere qu’Aratus du commencement flechissoit et se laissoit aller à la vouloir conserver pour l’éxcellence de l’artifice : toutesfois à la fin, poussé de la haine éxcessive qu’il portoit aux tyrans, encore commanda-t-il qu’on l’effaçat. Mais on dit que le peintre Nealces, qui étoit des amis d’Aratus, le pria les larmes aux yeux de vouloir pardonner à un si noble chef-d’œuvre : et comme Aratus n’en vouloit rien faire, il lui dit que c’étoit bien raison de faire la guerre aux tyrans, mais non pas à leurs images. C’est à peu près la pensée de Protogene ; Scire se illi cum Rhodiis bellum esse, non cum artibus. Je n’ignore pas que vous êtes en guerre avec ceux de Rhodes, mais je suis bien sûr que ce n’est pas avec les beaux-arts.