Dacier, André · p. 16-22
Comme tous ceux qui imitent, imitent des actions, et qu’il est impossible que ces actions ne soient ou bonnes ou mauvaises, car les mœurs ne peuvent être distinguées que par ces deux qualitez, et les hommes ne different entre eux que par la vertu ou par le vice, il s’ensuit necessairement de là que les poëtes dans leur imitation font les hommes ou meilleurs par rapport à nous, ou plus méchans, ou semblables, tout de même que les peintres. En effet Polygnotus peignoit les hommes meilleurs ; Pauson les peignoit plus méchans, et Denys les faisoit semblables. Et il est évident que ces differences ne peuvent pas manquer de se trouver dans chacun des imitations dont on vient de parler qui sont toutes differentes par les differens sujets qu’elles representent.
2. Les mêmes differences se trouvent aussi dans la danse, dans les airs de flute, dans les pieces de lyre et de tous les autres instumens, et dans tous les ouvrages en prose ou en vers. Par exemple, Homere a fait les hommes meilleurs, Cleophon les a fait tels qu’ils sont, et Egemon de Thasos qui a été l’inventeur des parodies, et Nicochares auteur de la Deliade les ont fait plus méchans. Il en est de même des poëtes qui ont composé des dithyrambes et des nomes. C’est ainsi que Timothée et que Philoxene ont imité les Perses et les Cyclopes dans les pieces qui portent ce nom. Et c’est cela même qui constitue la difference qui est entre la Tragedie et la Comedie, car la premiere represente les hommes meilleurs et l’autre les represente plus méchans.
Remarques sur le chapitre second.
1. Comme tous ceux qui imitent, imitent des actions. Aristote pose cela comme un principe incontestable, il l’est en effet, car il n’y a que les actions qui puissent être imitées.
2. Car les mœurs ne peuvent être distinguées que par ces deux qualitez. Ce philosophe s’exprime d'une maniere encore plus forte dans l’original, car les mœurs, dit-il, ne se trouvent que dans ceux qui sont tels. C’est-à-dire, qu’à proprement parler, il n’y a des mœurs, que dans ceux qui sont bons ou méchans. S’il y avoit des hommes qui tinssent le milieu, on ne pourroit pas dire qu’ils eussent des mœurs, au moins leurs mœurs ne seroient pas sensibles, et par consequent elles ne pourroient pas faire le sujet d’une imitation ; mais ce milieu ne se trouve pas dans la nature, et la veritable philosophie prouve que tout cela est ou vice ou vertu.
3. Ou meilleurs par rapport à nous, ou plus méchans, ou semblables. Il est impossible d’imaginer une qualité au-delà de ces trois. Si les poëtes se tiennent dans l’exacte imitation des siecles dont ils parlent, ils font les hommes semblables, c’est-à-dire tels qu’ils sont en effet ; s’ils ajoûtent quelque chose à leur vertu, ils les font meilleurs, c’est-à-dire, plus grands, plus vertueux, plus heroïques ; et s’ils en retranchent quelque chose, ou qu’ils aggravent leurs défauts, ils les font plus mechans. Comme la seconde imitation est capable de donner une noble émulation aux hommes, et de les porter à la vertu, les Thebains avoient fait une loy, qui ordonnoit aux peintres et aux poëtes, de faire toûjours les hommes meilleurs, et qui condamnoit à une grosse amende ceux qui les feroient plus méchans.
4. Polygnotus peignoit les hommes meilleurs. Elien confirme ce jugement d’Aristote : car il dit, que Polygnotus peignoit toûjours de grands sujets, et qu’il visoit à la perfection ; et que Denys l’imitoit en tout hors dans la grandeur, πλὴν τῆς μεγέθης. Polygnotus étoit de l’Isle de Tasos, et Denys étoit de Colophone, ils vivoient l’un et l’autre avant la XC. Olympiade, du temps de Xerxes, de Sophocle et de Socrate. Polygnotus avoit peint dans le portique appelé Poicile, la bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, sur les Medes et sur les Perses.
5. Pauson les peignoit plus méchans. C’est peut-être le même que Pline appelle Pausias, il étoit de Sicyone, et il fut le premier qui peignit les lambris lacunaria. Elien l’appelle Pauson, comme Aristote, et il raconte qu’un homme luy ayant demandé un tableau où un cheval se roulât sur le sable, il luy fit un cheval qui couroit à bride abatuë, et comme celuy pour qui étoit le tableau, refusoit de le prendre sur ce qu’il avoit demandé un cheval qui se roulât, et non pas un cheval qui courût, Pauson luy dit : Renversez la toile, et ce cheval qui court, se roulera. Les Anciens comparoient les discours de Socrate à ce tableau de Pauson, parce que pour y trouver ce que l’on cherche, il ne faut pas les prendre, comme il les donne, il faut les tourner, les renverser. El. Liv. XIV. Chap. XV.s
6. Les mêmes differences se trouvent aussi dans la danse, dans les airs de flute, dans les pieces de lyre, etc. Car les danseurs et les joueurs d’instrumens peuvent representer les hommes ou meilleurs, ou plus mechans, ou semblables, n’y ayant rien au-delà de ces trois qualitez, qui puisse faire le sujet de leur imitation.
7. Dans tous les ouvrages en prose, ou en vers. Le grec dit, dans les discours, περὶ τοὶς λόγοις, et il fait allusion aux dialogues de Socrate, dont il a été déjà parlé, Et dans la Psilometrie, c’est-à-dire, dans les ouvrages qui sont simplement en vers, et où il n’y a ny danse ny chant, comme dans le poëme épique. Les interpretes continuent icy la faute qu’ils avoient faite auparavant.
8. Par exemple, Homere a fait les hommes meilleurs. Car il n’y a point d’homme si brave qu’Achille, si prudent qu’Ulysse, etc. Quelqu’un a fort bien dit, qu’Homere a fait des hommes des dieux, et des dieux des hommes.
9. Cleophon les a faits tels qu’ils sont. Cleophon poëte athenien. Il avoit fait plusieurs tragedies, dont Suidas nous a conservé les noms, comme l’Acteon, l’Achille, le Telephus, les Bacchantes, etc. Mais ce passage d’Aristote semble prouver, qu’il avoit fait aussi quelque poëme epique.
10. Hegemon de Thasos qui a été l’inventeur des parodies. Athenée parle de cet Hegemon, et il cite même quelques endroits de ses parodies ; mais il nie qu’il ayt été le premier inventeur de cette sorte de poëme, dont il attribuë l’invention à Hipponax, plus ancien qu’Hegemon. Peut-être que le terme d’Aristote, ποιήσας πρῶτος, qui a fait le premier des parodies, ne signifie pas qu’il les ayt inventées ; mais qu’il y a mieux réussi. En effet on trouve qu’Hegemon fut le premier qui entra en lice pour les parodies dans les jeux publics à Athenes, et qui remporta le prix. Epicharmus, Cratinus, et Hernippus poëtes de la vieille Comedie, firent aussi des parodies avec succès, mais rien n’approchoit des parodies d’Hegemon, car outre qu’il rencontroit heureusement, il étoit excellent acteur, et il divertissoit si fort les Atheniens, qu’un jour qu’il leur recitoit sa Gigantomachie, ils en étoient si charmez, et ils rioient de si bon cœur, qu’ayant receu la nouvelle de la défaite de leur armée en Sicile, ils ne pouvoient encore se résoudre à quitter ; et si Hegemon n’avoit cessé, ils se seroient tenus là jusqu’à la fin, autant par le plaisir qu’ils prenoient à l’entendre, que par la honte de témoigner leur douleur devant les etrangers, qui de toutes les villes voisines, étoient accourus à ce spectacle. Après Hegemon parurent Eubœus de Paros, et Bœotus, qui surpasserent tout ce qui avoit été avant eux. Le premier, qui vivoit du temps de Philippe, fit des parodies contre les Atheniens, et il y en avoit encore quatre livres d’enters dans le second siecle.
11. Parodies. Sorte de poëme, où l’on détourne en un sens ridicule les vers d’un autre poëte, en y faisant queque petit changement. Voilà ce que c’étoit que la parodie dans son origine. Les auteurs de ces poëmes, faisoient les hommes plus méchans, comme Aristote le dit icy d’Hegemon. Car c’étoit l’unique but de la parodie. On a fait ensuite des parodies serieuses ; mais je ne croy pas qu’elles ayent été connües des Anciens. Au moins n’en ai-je point vû d’exemple.
12. Nicochares auteur de la Deliade. Nicochares poëte comique athenien. Il vivoit du temps d’Aristophane, qui se moqua de luy dans quelqu’une de ses pieces. Il avoir fait plusieurs comedies, car les Anciens citent de luy, l’Amymone, le Pelos, la Galatée, le mariage d’Hercule, l’Hercule Chorague. Les Cretois, les Lacedemoniens, les Lemnienes, les Centaures. La Deliade qu’Aristote cite icy, paroît avoir été un poëme burlesque, où ce poëte tournoit en ridicule les mœurs des Deliens.
13. Il en est de même des poëtes qui ont composé des dithyrambes et des nomes. Puisque les dithyrambes, étoient des hymnes à l’honneur de Bacchus, et les nomes à l’honneur d’Apollon, comment étoit-il possible qu’un poëte y representât les hommes meilleurs, ou plus méchans ? Cette difficulté, qui paroît d’abord considerable, s’évanoüit, dès qu’on sçait que dans ces hymnes, on chantoit les actions de ceux qu’on vouloit ou loüer, ou blâmer.
14. C’est ainsi que Timothée, et que Philoxene ont imité les Perses et les Cyclopes. Timothée de Milet, grand poëte. Il avoit fait dix-huit livres de nomes, beaucoup de dithyrambes, et plusieurs autres ouvrages. Il ajoûta deux cordes à la lyre, la dixième et l’onzième, et adoucit l’ancienne musique. Il vivoit du temps d’Euripide. Dans quelqu’un de ses nomes, il avoit chanté la victoire des Atheniens sur les Perses, et pour relever d’avantage cette victoire, il avoit representé les Perses beaucoup plus vaillans qu’ils n’étoient, voilà pourquoy Aristote, dit que dans les nomes, on peut faire les hommes meilleurs. Les Anciens citent aussi le Cyclope de Timothée.
15. Philoxene. C’est le celebre poëte dithyrambique qui vivoit du temps de Platon et de Denys le tyran, contre lequel il fit son Cyclope, où sous les noms de Polypheme et de Galatée, il décrivoit les amours de ce prince. Athenée cite un endroit de ce Cyclope, et il trouve mauvais que Polypheme loüe la beauté de Galatée sans jamais parler de ses yeux, qui est pourtant la partie que les amans loüent le plus volontiers et qu’ils ne peuvent se lasser de loüer. Il dit que c’est une loüange aveugle. Je croy que Polypheme ne dit rien des yeux de Galatée, parce qu’il trouvoit sans doute que c’étoit un défaut d’avoir deux yeux, et qu’il étoit mieux de n’en avoir qu’un, comme on n’a qu’une bouche. Au reste ce passage d’Aristote prouve que ce poëme de Philoxene étoit une piece dithyrambique et non pas une comedie.
16. Et c’est cela même qui constitue la difference, qui est entre la Tragedie et la Comedie. Puisqu’il vient presentement à la Comedie et à la Tragedie, il me semble que cela prouve assez clairement qu’on s’est trompé, quand on a pris pour des pièces de theatre, les Perses et les Cyclopes, dontil vient de parler.
17. Car la première represente les hommes meilleurs. Car la Tragedie est une imitation des actions des plus grands personnages, qu’elle represente encore plus grands qu’ils n’étoient, en les faisant pourtant semblables, comme cela sera expliqué ailleurs.
18. Et l’autre plus méchants. Cela ne convient qu’à la vieille et à la moyenne Comedie, car la nouvelle tâchoit de les rendre semblables. Menandre et Terence ont peint les hommes au naturel. Nôtre Comedie a pris en beaucoup de choses l’air des deux premières.