Durand, David · p. 61
Pamphile étoit originaire de Macédoine, et cependant il est le premier qui ait joint l’érudition à la peinture, je dis l’érudition vaste et universelle, autant qu’elle est propre à nourrir et à élever le genie d’un peintre. Son savoir Mais sur toutes choses, il s’attacha aux mathématiques, et particulièrement au calculCeux qui savent les finesses de l’art, conviendront de cette vérité ; car il faut que tout soit contrebalancé dans la peinture, sans que la Nature soit gênée. Un tableau est un concert, une harmonie. et à la géométrieSurtout par rapport à la perspective, qui est absolument nécessaire. ; soutenant hautement que sans leur secours, il n’étoit pas possible d’amener la peinture à sa perfection. On conçoit aisément qu’un tel maître n’avilissoit point son art. Il ne prenoit aucun élève, qu’à raison de dix talens6000 ecus d’Angl. à 600 ec. le talent., pour autant d’années d’apprentissage : et ce ne fut qu’à ce marché, que Mélanthe et Apelle devinrent eux-mêmes ses disciples. Sa methode pour ses élèves En quoi on peut dire qu’il avait deux vuës : premièrement, en gardant ses élèves si longtems, il ne sortoit de ses mains que d’habiles peintres, également armez pour toutes les parties de l’art, qui ne sont pas en petit nombre ; et d’ailleurs en se faisant bien payer, il écartoit le vulgaire prophane et mettoit en honneur la peinture. Services qu’il a rendus à la peinture Enfin, ce grand homme y réussit si bien, qu’il obtint d’abord à Sicyone et ensuite par toute la Grèce l’établissement d’une espèce d’Académie, où les enfans de famille, qui avoient quelque disposition pour les beaux-arts, devoient apprendre, avant toute chose, les principes du dessin, sur des tablettes de bouïsC’est ainsi qu’il faut traduire, selon la I. Ed. de Venise, in buxo docerentur ; mais dans la 2. Venitiene, il y a, in ludo docerentur : ce qui voudroit dire, qu’il établit à Sicyone et ensuite dans toute la Grèce, une classe particuliere, pour le dessein, dans les écoles publiques : ce qui fait un fort bon sens., comme les plus propres à cet effet, tant pour la fermeté et par la douceur de la matiere, que par la facilité qu’on y trouve de corriger les traits manquez ; ce qui étoit une grande commodité pour la jeunesse et une épargne en même tems, dans un siècle où notre papier n’étoit point en usage. Mais il ne vouloit à cette école, que des enfans libres, pour la raison que j’ai indiquée. Si bien que par son moyen, la peinture, beaucoup plus honorée qu’elle ne l’avoit été jusqu’alors, fut reçuë desormais à la têteÀ la lettre, dans le premier degré des arts liberaux, comme celui qui sert de fondement à la peinture, à la sculpture, à l’architecture, etc. des arts libéraux comme en étant la mere et la directrice. À la vérité, elle avoit toûjours été en honneur parmi les nations les plus polies ; d’abord des personnes libres l’avoient éxercée, et bientôt après, des gens de naissance et de qualité : mais de peur que, devenant si commune, elle ne s’avilit à la fin, il obtint des États de la Grèce un édit severe, qui l’interdisoit absolument aux esclaves et aux domestiques. Et voilà pourquoi, jusqu’à présent, il ne paroît point qu’on ait quelque ouvrage de renom, en peinture ou en sculpture, qui soit d’une main servile.
Notes au texte latin, p. 255-256 :
(Z) Sed primus in pictura omnibus literis eruditus. Vous voyez que Pline continuë à distinguer les peintres par les talens qui leur ont été particuliers. Celui-ci *** de Macédoine, et cependant le premier qui ait joint l’érudition à l’habileté du pinceau : grand secours pour y éxceller. C’étoit le caractère de Rubens, qui a fait tant d’honneur à la peinture : « Comme il étoit d’une complexion vigoureuse et infatigable au travail, il s’occupoit continuellement ou à dessiner, ou à peindre, ou à l’étude des bons livres. Et même quand il peignoit, il se faisoit lire quelque livre d’histoire, de philosophie ou de poësie… Il entendoit et parloit fort bien sept sortes de langues : ce qui le faisoit considérer de tout le monde et même lui donnoit occasion de servir son prince en plusieurs affaires importantes. » Félib. Tom. 3 p. 268. M. de Piles, qui a fait sa vie, confirme le fait et ajoute que les livres, dont il se plaisoit le plus d’entendre la lecture, étaient Plutarque, Tite-Live, et quelquefois Senéque. On a encore de lui des lettres latines et des MSS. qui prouvent son grand savoir. Le Brun étudioit aussi beaucoup ; Du Fresnoy étoit savant et bon poète ; le Poussin étoit un homme fort éclairé ; et M. de Piles lui-même peut être compté entre nos bons auteurs.
(A) Praecipue arithmetice et geometrice. La science du calcul et la géométrie sont très utiles au peintre : la I. pour balancer un tableau et contraster l’ordonnance, qui est une chose plus utile que l’on ne croit, et la 2. pour les proportions et pour la perspective. Albert Durer, dans le 15. siècle, fit la même chose : « Comme il n’avoit fait aucunes études, il s’appliqua à celles qu’il crut les plus nécessaires pour la profession qu’il embrassoit. Il apprit l’arithmétique, la géométrie, la perspective, et l’architecture ; et ayant fait de ces sciences un fondement sur lequel il pût bâtir avec sureté, il se mit à travailler et ne commença qu’à l’âge de vingt-sept ans à metttre ses ouvrages en lumiere. Aussi ne vit on rien paroître de lui qui ressentit son apprentif, on y remarqua une maniere fait et des coups de maître. » Félib. Tom. 2. p. 195. Il avoit raison ; quand on commence mal, on est sujet à recommencer souvent. Le Poussin, qui avoit si bien lû son Pline, profita beaucoup de l’éxemple de Pamphile ; il étudia avec soin la géométrie et particulièrement l’optique, qui dans la peinture st comme un instrument nécessaire et favorable pour redresser les sens, et empêcher que par foiblesse ou autrement ils ne se trompent et ne prennent des apparences pour des vérités. Idem, tom. 4. p. 12. Léonard de Vinci, de même. Idem, t. I. p. 162.
(B) Sine quibus negauit artem perfici posse. C’est la leçon de la I. Venitienne. La leçon ordinaire est negabat : qui fait le même sens. Mais comme Pamphile avoit aussi écrit de la peinture, au rapport de Suidas, quoique notre Pline n’en dise rien, negauit fait ici aussi bien que negabat. Félibien, en parlant de ce peintre, dit qu’il savoit parfaitement les mathématiques, et qu’il les croyoit si nécessaires pour la peinture, qu’il disoit souvent qu’un peintre, qui les ignore, ne peut être parfaitement savant dans sa profession. C’est bien là, en gros, le sens de ces paroles : mais il me semble que Pamphile parle plustôt de l’art, qui n’étoit pas encore consommé de son tems, au moins partout, et qu’il donne à entendre qu’on ne sauroit l’amener à sa perfection qu’avec le secours des mathématiques, que l’on négligeoit.
(C) Docuit neminem talento minoris annis decem. C’est la leçon de la I. Ven. à peu de chose près : seulement on y lit annius au lieu d’annis. Pintianus a trouvé de même dans un de ses MSS. Annuis d. Le talent attique par le calcul de Varron et de Pline même, réduit à la monnoye de Rome, faisoit 6000 deniers : c’est à peu près 600 ecus de notre monnoye. C’est à dire, que Pamphile recevoit de chaque élève, un talent par an, et de tous ceux qui commençoient avec lui leur apprentissage, un talent par an, pendant l’espace de 10 années consécutives ; sans doute pour écarter la canaille et pour faire de bons élèves. Plutarque se trouve ici d’accord avec notre Pline : il dit qu’Apelles, combien qu’il fut déja en grande estime, s’y en alla, et paya à ces deux ouvriers (Pamphilus et Melanthus) un talent pour demeurer quelque tems avec eux afin d’y acquérir non tant la perfection de l’artifice, que la réputation. C’est ainsi qu’il faut entendre ce qui suit ; quam mercedem ei Apelles et Melanthius dedere : non pas 10 talens, seulement pour pouvoir dire, qu’ils avoient travaillé sous lui. Le savant Budé n’est pas de cet avis. Ayant trouvé dans un MS. annuis talentis decem, il suppose qu’on donnoit à Pamphile dix talens par an, pour en avoir des leçons sur la peinture : ce seroit 60000 écus pour dix ans. C’est beaucoup. Un autre MS. va encore plus loin, il porte talentis xi. Je préfére l’autorité de Plutarque à tous ces MSS. Voyez Carlo Dati et le P.H. qui ont pris la bonne voye, après Dalecamp.
(D) Ut pueri ingenui omnia ante graphicen, hoc est, picturam. C’est la leçon de la I. Ven. du MSS. De Voss. de 3 autres de Gronovius, et d’un autre de Pintianus, sans compter celui de Dalecamp. Ici Gelenius s’est lourdement mépris : secutus archetypa nostra : dit-il, lego et distinguo, diagraphicen, hoc est, picturam in buxo, docerentur : ut ea voce rudimenta picturae intelligamus. Neque enim omnes pueri in absolutos artifices euadebant. Est autem διαγράφη, unde diagraphice deducitur, tabella buxea, in qua pueri scribere vel pingere meditabantur, subinde errata emendantes, quod Graeci διαγράφην vocant : et diagramma proprie dicuntur descriptiones mathematicae, deformationesue architectonicae. Tout cela ne vient point au fait : διαγράφη n’a rien de commun avec la peinture et le dessein. Cependant les dictionnaires, dit Gronovius, ont copié cette faute et y ont trouve Διαγραφικὴ, pro pictura in buxo, in Plin. Graphicen est la vraie leçon, comme nous l’avons fait voir ci-dessus, p. 168. Pline s’éxplique lui-même, Graphicen, hoc est picturam ; c. à. d. linearum ductum et umbratilem picturam, comme s’éxprime le savant Budé. Pour ce qui est de pueri ingenui, ce sont des enfans libres, les enfans des citoyens, par opposition aux esclaves ou aux affranchis : comme il le fait entendre dans la suite, perpetuo interdicto ne seruitia docerentur. Félibien a mal entendu cela : Il obtint par son crédit qu’il n’y auroit que les enfans des nobles qui s’éxerceroient à la peinture. À cette inadvertance, M. de Piles en ajoute une autre, c’est qu’il fait intervenir Alexandre le Grand dans cet édit : Et Pline, dit-il, qui en rend témoignage dans son 10. ch. du 35. Livre, dit encore, parlant de Pamphile, maître d’Apelle, Que ce fut par l’autorité de ce prince, qu’à Sicyone prémiérement et ensutie par toute la Grèce, les jeunes gentilshommes apprirent avant toute autre chose à dessiner sur des tablettes de bouis… remarq. Sur l’Art de Peint. p. 98. Prémiérement, il n’est point parlé d’Alexandre, dans cet article de Pamphile ; 2. il n’y vient pas naturellement. Zeuxis, Parrhase, Aristide, Melanthius, Pamhile ont été contemporains, et ils sont rangez dans la 95. Olympiade. Or chacun sçait qu’Alexandre n’a commencé à regner qu’à la 112 : lors de la grande reputation d’Apelle. 3. Ce n’est point l’autorité d’un prince, qui procura l’édit ; ce fut le crédit de Pamphile dans Sicyone et ensuite dans toutes les Répp. de la Grèce : et huius auctoritate effectum est, ut Sicyone primum, deinde et in tota Graecia, etc. Auctoritas n’est pas là l’autorité, mais le conseil, la persuasion, le crédit, comme l’a éxprimé Félibien. 4. Pueri ingenui n’est pas bien rendu par jeunes gentilshommes : il suffit que ce fussent des enfants libres : Pline lui-même distingue plus bas ces ingenui d’avec les honesti : c. à. d. des enfants de bonne famille, ou, comme on parle, de bonne maison, sans qu’il fût nécessaire pour cela d’être noble. Le pere d’Horace étoit un affranchi ; quem omnes rodunt libertino patre natum. Pour Horace même, il étoit né ingenuus, mais non pas honestus : il le devint par son éducation, par le poste qu’il eut à l’armée, et surtout par sa faveur auprès d’Auguste et de Mecenas : Turpilius, le peintre, étoit Chev. Romain, mais non pas noble, à parler à la rigueur. Pour Fabius, il étoit véritablement noble, nobilissimus civis, de famille patricienne, qui avoit passé par tous les honneurs de la République, quoiqu’il ne fut lui-même que peintre. On pourroit trouver, à peu près, les mêmes différences parmi les anciens Grecs.
(E) In buxo docerentur. C’est la leçon de la I. Vénitienne. La I. de Rome changea cette leçon et y substitua in ludo, c. à. d. à l’Ecôle, et dans les premiers éxercices de l’enfance. Ce dernier sens me paroit assez bon. Il vouloit qu’on leur enseignât les premiers principes du dessein, dans le tems même, qu’ils apprenoient à lire et à écrire, et même avant cela : ut pueri ingenui, omnia ante, graphicen, hoc est, picturam, in ludo docerentur. La suite semble le confirmer ; recipereturque ea ars in primum gradum liberalium : ce qui ne veut pas dire, qu’on mît la peinture à la tête des arts liberaux, ou qu’on lui donnât le premier rang, comme dit M. de Piles ; mais qu’on commençât par là ; et que cet art devint comme la porte des autres arts. Cependant comme les MSS. sont unanimes pour buxo, je me range à la pluralité des voix ; et dans le fond, l’un revient à l’autre, non pas par la raison qu’en donne Gelenius ; ceterum buxus ad id potissimum electa est propter materiae laeuorum, simulque densitatem, quod minime colores biberet, nec lineas fluidas redderet. Il suppose qu’on enseignoit à ces enfans la peinture proprement dite. Erreur, on ne leur enseignoit que le dessein, ut pueri ingenui, omnia ante, graphicen, i.e. picturam, in buxo docerentur. Ce qui l’a trompé est cette petite parenthese, hoc est picturam, qui a tout l’air d’une gloze de copiste : graphis est constamment le dessein et ici, et dans Vitruve, et dans les bons auteurs ; et c’est assez pour les enfans. On pouvoit donc se servir de bouis à cause de sa douceur et de sa fermeté, mais non pas parce qu’il est propre à la peinture : car c’est le larix femelle, que les Anciens employoient à cela, comme on l’a vû ci-dessus p. 224. et non pas le bouis ; au moins Pline ne le dit pas dans l’article de ce bois-là. Je conçois donc que cet in buxo n’emporte autre chose que les premiers éléments de l’instruction, que l’on traçoit aux enfans sur des tablettes de bouis, tant pour la lecture, que pour l’écriture, l’arithmetique, le dessein, etc. Tablettes d’autant plus commodes, qu’on pouvoit toûjours effacer et recommencer de nouveau : ce qui étoit d’une grande œconomie pour la jeunesse. A l’heure même que j’écris cette note, j’en trouve la confirmation dans Hermolaus. « Vetus lectio, dit-il, graphicen : id est, picturam, in buxo docerentur. Julius Pollux, buxum, h. e. pyxion, inter ea numerat quae ad pueros literis imbuendos pertinent : id ipsum et pictoris instrumentum esse tradit. Alio loco : pyxion, inquit, tabella est, qua grammatici utuntur. Cujus vocis apud Aristophanem fit mentio, et Herodotus deltion adpellat. Id ipsum et Aelianus et Eustathius, qui tabellas vocari pyxia, i.e. buxulos tradit : quoniam veteres, inquit, elementa in buxo deformabant. Voilà des remarques que les éditeurs de Pline devoient conserver dans leurs éditions. Le P. H. a suivi Gelenius.