Durand, David · p. 44
Couleurs primitives des anciens peintres Sur quoi, je ne saurois m’empêcher, à la vuë d’une si grande varieté de couleurs et de coloris, d’admirer la sagesse et l’œconomie de l’Antiquité. Car ce n’est qu’avec quatre couleurs simples et primitives, que les anciens peintres ont éxécuté ces ouvrages immortels, qui font encore aujourd’hui toute notre admiration : le blanc de Melos, le jaune d’Athenes, le rouge de Sinope, et le simple noir ; voilà tout ce qu’ils ont employé ; et néanmoins c’est avec ces quatre couleurs bien mênagées, qu’un Apelle, un Echion, un Melanthe, et un Nicomaque, les plus grands peintresIl en sera parlé ci-dessous., qui furent jamais, ont produit ces pièces miraculeuses, dont une seule suffiroit pour acheter toutes les richesses d’une ville. Et aujourdhui que la pourpre même regorge jusqu’au haut de nos muraillesQu’on peignoit alors avec grand soin, comme on a fait depuis, au commencement du XVI siècle, et entr’autres, du tems d’Holbein, dont on a encore de beaux restes à Basle., et que L’inde nous envoye en abondance la crême de ses fleuvesL’indigo oriental, dont il a parlé ci-dessus, n. 20 pag. 42., avec le sang de ses dragonsLe cinnabre, ou sang de dragon : voyez ci-dessus, n. 17 où il a rapporté une fable sur la foi de ses auteurs ; pag. 34. et de ses éléphans, il ne sort plus de nos mains une peinture qui fasse du bruit, ni qui soit digne de porter ce nom. Tant il est vrai, que tout étoit meilleur dans le tems de la disette ; et je n’en suis pas surpris ; j’en ai indiqué ci-dessus la véritable cause. On s’attache plus aujourdhui à la richesse de la matière[5] Denys d’Halicarn. dit la même chose des peintures modernes de son tems., qu’à la grandeur et à la force des traits, qui font l’âme de la peinture : on cherche plustôt à faire un ouvrage de grand prix, du côté de la dépense, que du côté du génie et de la dignité de l’art.
(U) Quattuor coloribus solis inmortalia opera illa fecere. Bien entendu que de ces 4 couleurs primitives, ils en formoient toutes les autres dont ils avoient besoin. Ces quatre couleurs étoient le Blanc de Melos, Melinum : voyez ci-dessus, p. 192. Le Jaune d’Athenes, ex silaceis, Attico : s’il est donc proprement l’ochre et non pas le bleu, comme l’avoit d’abord cru Herm. Barbarus, voyez ci-dessus, p. 195. Le Rouge de Sinope, ex rubris, Sinopide Pontica. Voyez ci-dessus, p. 189. Et enfin le noir, ex nigris, atramento. Voyez ci-dessus, p. 201. Voilà les 4 couleurs en question ; dont ils composoient toutes les autres, avec la même facilité que nous faisons aujoudhui. Car enfin ce n’est ni le nombre, ni la varieté, ni la vivacité des couleurs, qui font la beauté de la peinture : c’est plustôt l’art de les tempérer, de les unir, et de les assortir au sujet : et encore tout cela ne regarde que la partie du coloris. Il y a ensuite la perspective, le clair-obscur, l’entente des lumieres, l’union et le mariage des couleurs : et puis le dessein, qui varie en tant de manieres, selon tous les objects différens de la Nature et de nos Idées mêmes, qui doivent la surpasser : ensuite les expressions de grandeur, de noblesse, de force, de divinité, de douceur, de colere, de pitié, d’amour et de haine, de douleur et de desespoir, qui varient aussi selon les sujets, les âges et les personnes ; et enfin la composition du tout ensemble, qui doit faire une harmonie aussi délicieuse pour les yeux, qu’un beau concert le doit etre pour les oreilles. Ce n’est donc pas la varieté des couleurs qui fait le sublime de la peinture. Quatre couleurs bien mênagées par un Apelle suffisent pour cela : et de là vient la différence énorme que notre Pine a remarquée entre les pièces anciennes et celles de son tems. Les premieres étoient des miracles, que toutes les richesses d’une ville ne pouvoit pas payer : cum tabulae eorum singulae oppidorum venirent opibus. Les autres n’avoient qu’un éclat trompeur, qui surprenoit d’abord la vuë, mais qui aussitôt dégoutoit l’esprit : nulla nobilis pictura est. Voyez ci-dessus, p. 187. Note A.
(X) Fluminum suorum limum. C’est la couleur de l’Inde, dont il a parlé ci-dessus, p. 219.
(Y) Draconum elephantorumque saniem. C’est le cinnabre, ou sang de dragon, dont il a parlé au Liv. 33. Voyez ci-dessus, p. 208.
(Z) Quoniam rerum, non animi, pretiis excubatur. C’est la leçon ordinaire, confirmée par la I. Venitienne. Pintianus n’en est pas content. Il voudroit qu’on lût ; res non manupretiis aestimabantur on n’estimoit pas les choses par le prix qu’elles coûtoient, c. à. d. dans le bons tems, dans le siècle des Apelles et des Protogenes. Mais cette correction n’est pas nécessaire. On voit assez que notre auteur censure son siècle du mauvais goût qu’on avoit alors, de n’estimer les choses qu’à proportion de la dépense qu’on y avoit faite. Pretiis excubatur rerum, non animi. On s’étudie à faire des peintures qui coûtent beaucoup, mais on a peu d’égard aux beautez réelles, qui touchent l’ésprit, qui vont à l’ame, qui remuent les passions et qui éxcitent dans les cœurs l’amour de la vertu. Ecoutons Félibien dans l’article du Tintoret. « Quoi qu’il eut toûjours en vuë le coloris du Titien et le dessein de Michel-Ange, il craignoit bien plus de manquer dans le dessein que dans la couleur, disant même quelquefois, que ceux qui vouloient avoir de belles couleurs pouvoient en trouver dans les boutiques des marchands ; mais que pour le dessein, il ne se trouvoit que dans l’esprit des excellents peintres. Il ajoutoit encore à cela que le blanc et le noir étoient les couleurs les plus précieuses dont un peintre pouvoit se servir ; parce qu’avec celles-là seules, on peut donner du relief aux figures et marquer les jours et les ombres… Il préféroit le feu de l’imagination et l’abondance des éxpressions à tout ce qui regarde l’achevement d’un ouvrage. C’est pourquoi certains peintres flamands, qui venoient à Rome, lui ayant montré quelques têtes qu’ils avoient peintes et finies avec beaucoup de soin et de tems, il leur demanda combien ils avoient été de tems à les faire ? Et sur ce qu’ils lui dirent qu’ils y avoient travaillé durant plusieurs semaines, il prit du noir avec un pinceau, et en trois coups dessina, sur une toile, une figure qu’il rehaussa avec du blanc ; puis se tournant vers les étrangers, Voilà, leur dit-il, comme nous autres, pauvres peintres vénitiens, avons accoutumé de faire les tableaux… Un jeune peintre de Bologne l’étant allé voir, et lui demandant ses avis pour devenir bon peintre, il ne lui dit autre chose, sinon qu’il faloit dessiner : ce qu’il lui répéta tant de fois, qu’il fit bien comprendre que le dessein est la base et le fondement de tout cet art. Son sentiment étoit qu’il n’y avoit que ceux qui étoient déjà bien avancez dans le dessein, qui devoient travailler d’après nature ; parce que la pluspart des corps naturels manquoient beaucoup de grace et de beauté… que cet art est tel, que plus on y avance, plus on y trouve de difficultez : qu’il ressemble à une mer, qui n’a point de bornes, et qui paroît toujours plus grande à mesure que l’on vogue dessus. » Entret. sur les vies des PP. Tome 3. p. 107. Ed. de Holl. Voilà des réflexions qui reviennent assez aux idées de notre Pline, et des peintres de l’Antiquité.